Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/676

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proposée par le Moniteur, le nombre des jours de présence s’élèverait à 174,835,000, tandis que dans le système d’un armement national, tel que celui qui a été proposé plus haut, le nombre des journées serait de 144,445,000 : différence à l’avantagé de celui-ci, plus de 30 millions. Ce premier aperçu donne à penser déjà que les dépenses militaires supportées directement par le trésor seraient accrues d’environ 74 millions par les réformes qui tendent seulement à conserver l’armée actuelle en la fortifiant. Ce n’est pas tout. Les sommes qu’il faut demander directement aux contribuables pour les besoins des troupes ne sont qu’une faible partie des sacrifices qu’inflige aux peuples l’existence des grandes armées. La perte la plus forte, quoiqu’on n’ait pas coutume de s’en préoccuper, provient du temps dérobé aux travaux utiles par le service militaire et du déficit dans la production qui en résulte. Lorsqu’un ouvrier a reçu un salaire de 2 francs pour appliquer son industrie à un objet quelconque, évidemment cet objet aura acquis une valeur vénale bien supérieure à 2 francs : il vaudra 5 ou 6 fr., et peut-être plus. Or, qu’un recrutement exceptionnel stérilise ainsi 30 millions de journées, voilà un déficit dans le revenu national qui ne serait pas estimé trop haut sans doute à 150 millions. C’est ainsi que le militarisme ruine la vitalité des peuples : quand on a fait pendant une série d’années des excès de ce genre, on a recueilli de la gloire, on se croit fort ; on ne s’aperçoit pas qu’en amoindrissant la richesse sociale on a affaibli le nerf de la guerre, et quand viennent les grands ébranlemens politiques, on reconnaît, un peu tard parfois, ce que valent sur les champs de bataille les peuples qui ont entretenu plus d’ouvriers dans les usines, plus de laboureurs à la charrue et moins de soldats dans les casernes.

Les systèmes qui ont pour base la nation armée sont donc par nature les moins dispendieux. Je reconnais qu’il ne faudrait pas s’arrêter à de misérables calculs d’argent lorsqu’il s’agit de l’honneur, de l’existence politique d’un pays : la plus chère de toutes les armées serait celle qui laisserait ces grands intérêts en péril ; mais je ne ressens pas ces craintes, j’incline même à croire qu’entre les deux systèmes actuellement en cause devant l’opinion, celui qui est emprunté à la Prusse offrirait les garanties les plus solides. Le vice radical des combinaisons qui prolongent le séjour dans l’armée active au-delà de deux ou trois ans est de diviser forcément les enrôlés en deux classes, les uns destinés à devenir de vrais militaires, les autres restant des civils à qui on donnera quelques leçons pour la marche ou le maniement du fusil. Il y a" toujours entre ces deux classes la fatalité du tirage au sort, qui asservit les uns et favorise les autres. Il y a le dédain naïf du troupier pour le