Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/248

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M. de Vigny sans exception non dans l’Inspiration, mais dans la méditation. Il n’en est aucun qui soit dû à un tumulte passionné de l’âme, tous sont des résultats d’une réflexion calme et un peu froide. Ils sont nés d’une pensée généralement plus métaphysique que passionnée, ils ont germé lentement, avec quelque incertitude, et ont connu toutes les vicissitudes des générations lentes et difficiles. Aussi leurs défauts sont-ils les défauts diamétralement opposés à ceux des productions hâtives, précipitées, ou nées d’un jet. Pas de scories, pas de cendre, mais aussi pas de flamme intense ; pas d’obscurité, mais aussi pas de chaleur. Aucune de ses productions n’est avortée, mais plus d’une est étiolée et maladive. Leurs inégalités et leurs faiblesses viennent, comme celles de toutes les générations lentes, de ce qu’elles ont été trop exposées aux influences variables de leur atmosphère ambiante. Elles ont séjourné trop longtemps dans l’esprit de leur créateur avant de lui échapper, en sorte qu’elles ont dû subir toutes les vicissitudes des dispositions par lesquelles cet esprit a passé, et auxquelles elles auraient été soustraites, si elles en avaient jailli plus vite. Tantôt l’inspiration a été arrêtée en chemin par quelque gelée inattendue de l’âme, tantôt elle a été pâlie, affadie, amollie par une série trop continue de jours mélancoliques, tantôt grillée par un coup de soleil inattendu ; mais ceux de ces poèmes qui ont été assez heureux pour naître et grandir sous une série de beaux jours ininterrompus, comme Moïse et Eloa, sont la perfection même. Ou bien encore, pour prendre une autre comparaison qui rend aussi très exactement notre impression, ces poèmes se sont formés comme on raconte que se forment la perle et surtout l’ambre. Une pensée presque abstraite est née dans son esprit, pareille à l’invisible insecte qui forme le vivant noyau du grain d’ambre, et puis jour par jour elle s’est créé un corps diaphane en s’enveloppant de la myrrhe précieuse qui découlait de l’âme du poète. Ces poésies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes, par une chaude génération, mais comme naissent les belles choses précieuses et froides, les perles, les coraux, les diamans avec lesquels elles ont de l’affinité, par agglutination, cohésion lente, invisible condensation.

Ceux qui voudront se rendre compte des procédés subtils de cette muse méditative et délicate devront se donner la volupté de lire et de relire son délicieux poème d’Éloa, car ces procédés y transparaissent avec la netteté d’une flamme épurée derrière un cristal. Il est évident que ce poème a été formé jour par jour pendant de longs mois avec la quintessence des inspirations quotidiennes du poète. Comme un chimiste chauffe ses creusets jusqu’à ce qu’il ait obtenu pur de tout mélange l’élément qu’il veut extraire d’un corps composé, comme la ménagère laisse repose