Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 73.djvu/277

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privilèges de la naissance et de la richesse pour ne pas se défier toujours, il a voulu s’assurer qu’elle ne ressemblait pas aux autres femmes, qu’en elle l’ambition et la vanité ne dominaient pas l’amour, et il a eu la malheureuse idée de la mettre à l’épreuve en feignant de l’abandonner et en lui envoyant toute une fortune. Au lieu de l’accepter, elle a disparu sans répondre, et il ne l’a jamais revue. Depuis ce jour, il traîne sa blessure secrète, irrémédiable, répandant sur toutes choses l’amertume qui remplit son cœur. A quoi donc lui a servi l’expérience? Le bonheur a passé à sa portée, il n’avait qu’à le saisir; un scepticisme insensé lui a fait manquer l’occasion, et il s’obstine à douter! D’ailleurs il aime encore, c’est assez pour que son scepticisme soit un masque et un rôle; le vrai sceptique est celui qui trouve dans le vide de son cœur la vivante confirmation de tous ses doutes, et proclame que l’amour a déserté le monde parce que lui-même ne le connaît plus.

Malgré l’apparente contradiction que je viens de signaler, ce caractère a sa vérité; ces négations hautaines, ces affectations de mépris pour les autres, ne sont parfois que le manteau dont s’enveloppe une âme mécontente d’elle-même et flétrie par ses propres fautes. Lorsque le duc apprend que la femme qu’il n’a cessé d’aimer est devenue comtesse d’Aspremont, il accourt avec la confiance d’un homme habitué aux rapides victoires, mêlant aux ardeurs d’un amour qui se réveille plus vif que jamais la pensée d’une prochaine vengeance. Il se heurte contre l’inébranlable résistance d’une femme qui a pour se défendre, avec sa loyauté naturelle et le respect d’elle-même, le mépris que lui inspire l’homme qui l’a abandonnée et la reconnaissance qu’elle doit à celui qui l’a sauvée. C’est une belle scène que celle où le duc s’efforce vainement de faire jaillir de cette âme une étincelle de l’ancien amour, où il implore un signe de souvenir, où il la supplie de ne pas lui fermer au moins à jamais l’espérance. A cette éloquence, dans laquelle l’amour-propre et l’amour s’unissent en proportions égales, Mme d’Aspremont résiste grandement, simplement, sans déclamation, bien que non sans effort; mais résistera-t-elle jusqu’au bout? Pour ne pas s’avouer vaincu, il faut qu’il obtienne d’elle quelque chose, ne fût-ce qu’une entrevue d’adieu, et il la menace de venir, si elle refuse, se tuer sous ses fenêtres. Elle se voit perdue par ce scandale, elle voit le repos de l’homme qui lui a confié son honneur et son nom compromis et troublé pour toujours; elle y va, mais elle a été vue, et, pour dissiper les soupçons qu’une méprise fait planer sur sa belle-fille, elle est obligée de confesser elle-même son imprudence. Au moment où le duc apparaît satisfait, triomphant, affermi dans son scepticisme et dans son orgueil, l’heure du mensonge est passée; la comtesse d’Aspremont s’apprête à quitter la maison, chassée par son mari, et elle repousse dédaigneusement l’appui que le duc vient lui offrir. Vainement il proclame sa propre défaite et l’honneur de la comtesse, il essaie de fléchir le comte et de le rassurer en jurant qu’il ne reparaîtra