Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 73.djvu/888

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aspirations permises au plus petit nombre, au point de vue commercial il faut se réjouir d’avoir créé un nouveau marché vers lequel les produits européens trouvent un écoulement facile. Nous commençons à peine, nous ne traitons que difficilement et par intermédiaires avec les princes japonais, et déjà depuis 1865 le chiffre des importations a dépassé celui des exportations, l’argent est tombé si bas que pas une banque ne consent à accepter de placemens avec intérêts. Nos tentations pour le bas peuple consistent en objets de peu de valeur ; mais, à mesure que l’on pénètre au sein des classes bourgeoises, on est étonné de voir combien nos draps et nos laines sont utilisés. Dans un pays où les hivers sont rigoureux, où le coton et la soie seuls sont employés comme matières premières, nous offrons des séductions énormes par le seul aspect de nos produits les plus communs, et comme l’amour du changement a partout de l’attrait, après la laine et le drap, les Japonais se sont mis à aimer nos cotonnades et nos soieries. Nous ne faisons pas mieux que leurs fabricans, seulement nous apportons des dessins nouveaux et nous fabriquons à meilleur marché ; il y a moins de solidité, mais plus d’attrayante originalité : aussi depuis quinze mois les grands marchands japonais passent-ils avec les négocians européens des contrats considérables pour des achats d’étoffes de toute nature. De Suisse, de Hollande, d’Allemagne, il arrive des cargaisons de ces marchandises achetées à l’avance, et pour le paiement desquelles les indigènes vont jusqu’à donner leurs balles de soie en nantissement. Ce sont pour la plupart des marchandises de qualité inférieure ; mais les prix en sont minimes, et dans le pays il n’y a pas encore assez de points de comparaison pour que les Japonais puissent apprécier les défauts de fabrication.

Ainsi, partout où nous avons pénétré, notre présence a modifié singulièrement les conditions de l’existence ; d’un côté la vie a renchéri par suite de la facilité avec laquelle nous avons accepté les yeux fermés des prix exorbitans, et de l’autre nous avons apporté des produits de toute nature, depuis nos étoffes jusqu’à nos liqueurs, qui sont devenues des tentations pour les indigènes. L’ouvrier et le marchand ne s’en plaignent pas ; ils gagnent, s’ils le veulent, dix fois plus qu’auparavant : c’est la situation des petits fonctionnaires de l’administration qui a empiré, et le résultat le plus clair de notre contact a été une corruption dont le germe existait sans doute, mais qui a pris par le fait de notre présence un développement considérable. Aucune des inventions modernes, ni le télégraphe électrique, ni les chemins de fer, ni même l’éclairage public, n’ont pénétré au Japon. Il ne s’y est monté aucune de ces grandes fabriques marchant à la vapeur et économisant par une force mécanique