Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 73.djvu/89

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études, on put voir en lui un apprenti érudit. Ardent à l’étude, amoureux de l’antiquité et de toute science, rêvant déjà de se faire recevoir au rang des doctes, c’était, au dire du recteur, un cheval qui demandait double charge. À Leipzig, le vent sauta ; ce fut là que pour la première fois il entrevit le monde, et tout à coup il se prit en pitié, jura de fausser compagnie aux morts pour ne plus frayer qu’avec les vivans. « Les livres, écrivait-il à sa mère, auraient fait de moi un savant, mais un homme, non. À peine fus-je sorti de ma chambre. Dieu ! que je me sentis inférieur à tout ce qui m’entourait ! Une timidité de paysan, un extérieur inculte et sauvage, une ignorance complète des usages et du monde, des grimaces odieuses qui semblaient dire à chacun : « Je te méprise, » voilà quel me parut être mon lot. Je ressentis une honte que je n’avais jamais éprouvée, et je jurai de changer, coûte que coûte. » Il tint parole, ferma ses in-folio, apprit la danse, l’escrime. Plus d’autres lectures que des comédies. Il voulait vivre, et il lui parut qu’on vivait au théâtre plus qu’ailleurs. Il se faufila dans la société des comédiens, obtint ses entrées dans les coulisses, s’éprit d’une Colombine, et, pour lui plaire, songea un instant à monter lui-même sur les planches. Cependant il s’en tint au projet, d’autres visées lui vinrent : l’Allemagne de son temps était plus riche en comédiens qu’en comédies. En janvier 1748 fut représentée à Leipzig une pièce intitulée le Jeune Érudit, œuvre d’un étudiant de dix-huit ans, de Gotthold-Éphraïm Lessing. Cette pièce, où il semble s’être peint lui-même, fut reçue avec acclamation. Le voilà marchant sur les nues, croyant tenir l’avenir dans sa main. Le réveil ne se fit pas attendre ; dans son imprévoyante générosité, il se porta caution pour quelques-uns de ses amis les cabotins, lesquels gagnèrent le large, le laissant aux prises avec leurs créanciers. Sa mésaventure le dégrisa ; il se retourna vers l’étude, vers la critique, vers les livres. Ainsi vécut Lessing, homme de science, homme d’imagination, également habile à fouiller dans le cœur humain et dans les manuscrits, quittant tour à tour le théâtre pour la poussière des bibliothèques et retournant des bibliothèques au théâtre, sans qu’on pût savoir s’il était né pour l’étude ou pour la poésie, ni ce qui l’emportait en lui du talent ou de la volonté.

Une chose est certaine, jamais personne ne lut plus que Lessing et ne lut mieux. Il a parlé quelque part de l’utilité des mauvais livres ; il n’en était pas de si sot dont il ne sût faire son profit, tirant de l’or de tous les fumiers. Cet homme tout occupé de gagner son pain, et à qui le sort inclément semblait refuser tout loisir, trouva moyen, comme en se jouant, d’acquérir une surprenante et universelle érudition qui déconcertait les pédans, faisait trembler les Lange