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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 avril 1868.

Le mal de cette phase ingrate où nous nous traînons depuis quelque temps déjà sans pouvoir en sortir, ce n’est ni le déchaînement tumultueux des passions, ni la folie des idées, ni même la violence criante des situations ; c’est l’ambiguïté, l’indécision fatiguée, l’incohérence des opinions et des conduites. Le mal, c’est qu’on ne sait plus ce que l’on doit croire ni sur quoi l’on doit compter, faute d’une direction précise, faute de conditions où l’esprit public puisse trouver tout à la fois un point d’appui, un stimulant et un frein. On marche sans sûreté vers un avenir couvert de brouillards, avec l’amertume d’expériences récentes, et cette ambiguïté, née sans doute d’une multitude de circonstances, vainement palliée par des démonstrations d’assurance superbe, est dans les affaires extérieures comme dans les affaires intérieures.

Chaque printemps, sans préjudice souvent des autres saisons, voit renaître invariablement tous ces bruits de conflit européen qui deviennent l’aliment des polémiques, et qu’on dément tout juste de façon à laisser croire que, s’ils ne sont fondés aujourd’hui, ils pourraient bien l’être demain. Il suffit du plus léger incident, de l’exécution d’un article de l’éternel traité de Prague au sujet des districts du nord du Slesvig, d’un voyage du ministre de la guerre de Danemark à Paris ou à Londres, d’une apparence d’agitation sur un point de l’Orient, de la formation d’un camp d’instruction, d’un convoi de munitions allant ravitailler quelque forteresse, mieux encore — de la conversation un peu libre d’un prince ou de la ténacité du maréchal Niel à défendre son budget ; aussitôt le bruit se répand, va faire une halte dans toutes les bourses, qu’il met en émoi pour un jour, et de proche en proche, par des ramifications infinies, il gagne l’industrie et le commerce, qui s’arrêtent avant de reprendre leur essor. Les Italiens, à qui la liberté a rendu le goût de la satire, ont eu dans ces derniers temps des caricatures terribles, et ils en