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voter avec intelligence et impartialité. Ils préfèrent même à cet égard les électeurs ignorans et illettrés des campagnes aux électeurs éclairés des grandes villes. Les amis de l’autorité semblent avoir découvert que, pour la délivrer du contrôle gênant des libertés publiques, il n’est point nécessaire d’abolir les institutions représentatives et de retirer au pays le droit de suffrage : il suffit de le donner à tout le monde indistinctement.

Les démocrates anglais n’ont pas la même prédilection pour l’ignorance. Il y en a bien peu qui n’accordent que le droit de suffrage admet quelques exceptions. Ceux même qui prêchent le suffrage viril, le manhood suffrage, en opposition au rating suffrage ou suffrage fondé sur le paiement de l’impôt, attachent cependant cette pleine virilité politique à certaines conditions indispensables. M. Stuart Mill, toujours fidèle à cette idée, que le principal avantage du gouvernement populaire est de servir à l’éducation et à l’élévation du peuple, voit même dans le droit de suffrage la récompense du progrès intellectuel et moral. Il fait de la société politique une école permanente où le pouvoir est le prix d’une espèce d’examen, et où chacun peut parvenir en prouvant sa capacité. La lecture, l’écriture et le calcul lui paraissent le minimum de science qu’on puisse demander à un électeur. Il voudrait même, si c’était possible, exiger quelques connaissances générales d’un ordre plus élevé. S’il se contente de ces notions élémentaires, c’est qu’elles sont les seules que l’on puisse constater aisément.

L’ignorance n’est pas le seul défaut que la démocratie ait à redouter. Le plus grand danger de cette forme de gouvernement, comme de toutes les autres, est la prédominance possible de l’intérêt particulier d’une classe sur l’intérêt général du pays. Quelle que soit la bonne harmonie qui règne entre les classes, il y en a presque toujours une qui domine et dont l’intérêt devient la loi suprême. Lors même que les révolutions ont fait passer sur un peuple le niveau de l’égalité, il y a toujours une sorte d’opposition naturelle entre la richesse et la pauvreté. Quand les classes riches sont au pouvoir, il est à craindre qu’elles ne méconnaissent l’intérêt des pauvres ; quand les classes pauvres s’en emparent, il faut craindre qu’elles n’en abusent pour opprimer et ruiner les riches. Il est toujours difficile de tenir la balance égale entre ces deux élémens nécessaires de toute société civilisée. Or il arrive souvent que les assemblées qui sont investies de la souveraineté populaire ne sont pas l’image fidèle de la nation ; elles ne représentent que celle des deux classes qui se trouve en majorité dans le corps électoral. M. Hare, dans son remarquable ouvrage sur la représentation des minorités, démontre même fort bien que les assemblées élues