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ESSAIS ET NOTICES.

Genève, ses institutions, ses mœurs, son développement intellectuel et moral, par M. Joël Cherbuliez ; 1 vol. in-18.


Austère et turbulente, hospitalière et dédaigneuse, idéaliste et positive, ville de bon sens pratique et de pensée hardie, Genève a réussi à se créer une originale et méritante individualité. « C’est un grain de musc qui parfume l’Europe, disait le comte Capodistrias au congrès de Vienne. » Depuis trois siècles, son nom est mêlé à l’histoire de tous les progrès de l’esprit humain. Aussi est-il naturel que ses enfans éprouvent du plaisir à parler d’elle, et M. Joël Cherbuliez a cédé à un sentiment de fierté filiale bien légitime en cherchant à nous la faire mieux connaître. D’ailleurs tout ce qui concerne un état libre est instructif, et dès le début de son livre nous pouvons voir dans son résumé sommaire, trop sommaire à notre gré, des annales genevoises comment un groupe d’hommes acquiert assez de cohésion, d’intelligence politique et de fermeté pour mériter de se gouverner lui-même. D’institutions municipales bien humbles, mais pratiquées sans défaillance, les citoyens de Genève ont su, dès le moyen âge, tirer le germe d’une complète émancipation. Rendus courageux et avisés par l’habitude de la vie publique, ils ont déjoué tous les pièges dont ils étaient entourés, les intrigues de leur évêque, les fiertés de leur comte, la protection dangereuse des ambitieux ducs de Savoie.

C’est moins par la manière dont il la conquiert que par le premier usage qu’il en fait qu’un peuple donne la mesure de ses aptitudes pour la liberté. Les Genevois, dès qu’ils eurent proclamé la leur, ne tardèrent pas à montrer qu’ils en étaient dignes. On est tenté tout d’abord de blâmer ces nouveaux convertis d’avoir, à l’instigation de Calvin, érigé le pouvoir civil en scrutateur des consciences et en gardien de la pureté des mœurs ; on n’est pas moins surpris de voir ces affranchis de la veille rendre leurs institutions plus aristocratiques et restreindre l’influence du suffrage universel sur la direction des affaires générales. En agissant ainsi toutefois, ils firent preuve d’un sens politique très sûr. Il fallait d’urgence donner au caractère national une trempe solide, à la direction des affaires extérieures un esprit de suite à l’abri des fluctuations populaires, si l’on ne voulait pas se trouver au-dessous du rôle honorable et périlleux que la cité allait avoir à remplir, celui d’une communauté faible et libre entourée de monarchies puissantes et peu scrupuleuses, d’une ville de refuge protestante surveillée d’un regard hostile par les catholiques du voisinage. Pour que les conséquences des principes