Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 74.djvu/915

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compartiment. — Ici, Timbs ! il y a de la place, dit-elle avec une suprême tranquillité, lorsque son regard eut exploré les profondeurs du wagon, après quoi, trois minutes durant, elle et sa suivante installèrent le bouquet, le nécessaire, le livre, le sac de nuit, bref les mille et un objets dont une femme s’encombre pour tout voyage, même d’une demi-heure ; puis, avant de monter elle-même : — Il me semble que j’entre dans une tabagie, dit-elle à une de ses cinq compagnes avec un regard significatif jeté vers nous.

Le sifflet lui coupa la parole au moment où sans doute elle allait compléter cette observation désobligeante. Les jeunes dames se précipitèrent dans les bras l’une de l’autre avec un élan très inopportun, et le départ du train jeta la soubrette (âgée de trente ans au moins et d’une couleur douteuse) dans les bras du pauvre Beauclerc, en face de qui elle allait s’asseoir. Sa maîtresse, placée en regard de Fitz, ne semblait occupée que d’un petit chien de la Havane, captif dans un panier, et qu’on pouvait croire fort mécontent de son incarcération.

— L’aimable petit animal ! marmotta Fitz entre ses dents… Va-t-il donc japper comme cela jusqu’à destination ?

La maîtresse du chien leva rapidement les yeux sur mon audacieux cousin, qui se maintenait raide et gourmé : — Dauphin, dit-elle, n’a jamais gêné personne.

Fitz, malgré son affectation de calme impassible, se sentit en défaut. Il baissa la tête, dissimula sa pipe avec un soupir, logea son lorgnon dans l’orbite de son œil droit, et soumit tranquillement la jeune dame à un examen des plus assidus. Or elle n’y pouvait rien perdre, étant irréprochable de tournure et de mise, avec ses grands yeux brun-clair, son abondante chevelure et sa fine taille, que faisait valoir, sous un flot de dentelles noires, l’azur vif et chatoyant d’une robe moirée. Beauclerc la trouvait évidemment assez belle pour consoler Fitz de sa pipe inachevée, et quelques symptômes de dégel se manifestaient chez notre compagnon de voyage. J’en jugeai du moins ainsi quand il présenta galamment à son vis-à-vis le numéro de la Saturday Review, qui l’avait jusqu’alors si puissamment et si complètement absorbé. Vinrent ensuite un ou deux monosyllabes sur le temps, la chaleur, etc. La belle personne répondit sans peur comme sans rancune à ces excuses indirectes, et je lui en sus le meilleur gré, car je ne goûte aucunement la gauche timidité qui condamne John Bull et ses filles à ne souffler mot, sauf présentation préalable. Au bout d’une demi-heure, pas davantage, Fitz avait fait la conquête du petit prisonnier havanais, et, comme il devisait à bâtons rompus sur toute espèce de sujets avec la propriétaire de Dauphin, le hasard de la conversation les mit sur le chapitre de l’élection prochaine.