Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 76.djvu/475

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pourtant l’aridité qui fait la beauté de celle-ci. C’est un massif pyramidal qui s’étoile à son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des dentelures aiguës, des abîmes et des redressemens brusques. Tout cela n’est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d’importance à ceux qui mesurent le beau à la toise ; autant que mon œil peut apprécier ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d’élévation, et ses verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds. Peu m’importe; l’œil voit immense ce qui est construit dans de belles proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui s’incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.

Il y a, n’est-ce pas, dans la nature, des formes qui nous font penser à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement saisissable entre l’œuvre de la planète et celle de l’artiste. Un rocher de la Carpiagne ou de l’Estérel ne ressemble pas à la chapelle des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s’asseoir sur les sommets de ces temples barbares et primitifs. C’est que le beau engendre la postérité du beau, qui, partant du fait et passant par tous les perfectionnemens que la pensée lui donne, garde comme air de famille les qualités de hardiesse, d’âpreté ou de grâce du type fruste. Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d’aujourd’hui les croupes et les attaches d’une montagne plus ou moins belle? Qu’importe? il avait toutes les Alpes dans la poitrine, et il portait l’Atlas dans son cerveau.

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine avec de grands éclats de lumière coupés d’ombres vaporeuses les contours rudes de formes, chatoyans de couleur comme l’opale. Notre déesse Flore cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites raretés du fond de sa corbeille? Probablement, mais le convoi brutal nous emporte au loin et s’engouffre sous des tunnels interminables où il fait noir et froid. On entre dans l’Érèbe, un sens païen de voyage aux enfers se formule dans la pensée ; ce bruit aigre et déchirant de la vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui consterne l’âme, c’est l’effroi de la course vers l’inconnu. L’esprit ne sent plus la vie que par le regret de la perdre et l’impatience de la retrouver. Mais voici une lueur glauque : est-ce la porte du Tartare ou celle d’un monde nouveau plus beau que l’ancien? C’est la lumière, c’est le soleil, c’est la vie. La mort n’est peut-être que le passage d’un tunnel.

La côte largement déchirée que l’on suit jusqu’à Toulon, et où l’œil plonge par échappées, est merveilleusement belle; nous la sa-