Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 76.djvu/523

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les connaissances, et la vapeur, qui répand le bien-être ; mais le mouvement démocratique, qui jette l’Orient dans les luttes de race, précipite l’Occident dans le cosmopolitisme. Tandis qu’aux bords du Danube et de la Moldau les Slaves se soulèvent contre les Germains, les Hongrois et les Turcs, aux bords du Léman et de la Tamise, les délégués des différens peuples s’entendent pour conspirer contre les détenteurs du pouvoir ou du capital, à quelque race qu’ils appartiennent. L’ennemi, ce n’est pas l’étranger, c’est le maître. Le sentiment national s’exalte jusqu’à la fureur quand au nom de l’égalité il s’insurge contre la prépondérance de la race gouvernante ; mais l’égalité est-elle établie et le sentiment national satisfait, toute rancune s’oublie, la fraternité cosmopolite lui succède. Les autres forces en œuvre dans nos sociétés actuelles agissent de la même façon que la démocratie : en faveur du sentiment national d’abord, en faveur du cosmopolitisme ensuite. Un chemin de fer construit dans un pays neuf fera naître le premier de ces sentimens, parce qu’il éveillera les populations et contribuera ainsi à leur donner la conscience de leur individualité ; plus tard il développera le second, parce qu’il les mettra en relation d’idées et d’affaires avec les autres peuples.

Le mouvement des nationalités n’est donc qu’une phase, qu’un moment du progrès de la civilisation, et je crois que les peuples de l’Europe occidentale l’ont déjà franchi. Comme il a ses racines dans le passé, communauté de race, d’origine, d’histoire, de souvenirs archéologiques, il n’exercera d’action profonde que sur les états qui. sont encore attardés dans les situations créées par le moyen âge. Ceux où règnent les idées et les intérêts modernes n’en seront probablement pas ébranlés. Ailleurs il aura des effets révolutionnaires peut-être, mais bienfaisans en tout cas : révolutionnaires, car il se peut qu’il bouleverse violemment les divisions territoriales actuelles, bienfaisans, parce qu’il pousse les races encore engourdies à sortir de leur sommeil, à se relever, à cultiver leur langue, leur littérature, à développer toutes les aptitudes dont elles sont douées, à travailler pour mettre en valeur les richesses du sol qu’elles occupent, afin de se placer au niveau des nations les plus avancées. A la vue des races jeunes demandant leur place au cercle des familles humaines, je conçois qu’on s’alarme, non qu’on maudisse. Telle semble être la destinée de notre espèce ; elle ne marche en avant que par des routes qu’elle trempe de son sang, et les plus fécondes révolutions ne se sont accomplies qu’au prix des plus douloureux ébranlemens ; voyez l’établissement du christianisme, la réforme, la révolution française et récemment l’abolition de l’esclavage. Pourtant de notre temps, la raison prenant plus d’empire, le