Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 80.djvu/46

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toujours trompé. Quant à ses erreurs, qui sont manifestes, il ne les justifie pas, il les explique. Le pieux narrateur, qui n’était pas un savant, se trouve avoir confondu deux personnages qui portaient le même nom; c’est ce qui l’a amené à placer le supplice de sainte Cécile sous Alexandre Sévère, c’est-à-dire à une époque où l’église n’était pas persécutée. M. de Rossi donne de bonnes raisons pour croire qu’elle est morte sous Marc-Aurèle. Cette opinion, je le prévois, causera quelque surprise. Marc-Aurèle a donc été persécuteur! Le doux, le clément empereur qui ne savait pas venger ses outrages et qui pardonnait de si grand cœur à ses ennemis a donc fait périr d’honnêtes gens parce qu’ils ne partageaient pas ses croyances ! On est d’abord tenté de ne pas le croire, et M. de Rossi aura quelque peine à convaincre les admirateurs du césar philosophe. Il faut avouer pourtant que cet homme divin avait une imperfection qui peut expliquer bien des fautes : il était dévot, et même quelquefois superstitieux. Il vivait dans un siècle qui cédait à une sorte de penchant mystique dont le christianisme a profité. Les gens même qui restaient païens ne l’étaient plus alors comme autrefois. Il entrait dans leur dévotion quelque chose de plus vif et de plus inquiet. Marc-Aurèle était grand-pontife, comme César; mais il ne se serait pas permis de se moquer des enfers et de l’autre vie. Les dieux, si absens des lettres de Cicéron, se trouvent partout dans les siennes. Il les prie quand il est malade, il leur rend grâces quand il se porte bien; il leur demande la santé de ses amis. Lorsqu’il est tourmenté des couches prochaines de sa femme, il écrit ce mot presque chrétien : « il faut se confier aux dieux, confidere dis debemus ! » Il alla même jusqu’à croire que les dieux avaient pour lui une attention toute particulière, ce qui est une vanité assez ordinaire aux dévots. Dans ses Pensées, il les remercie de lui avoir fait connaître en songe des remèdes pour ses maladies, « surtout pour ses crachemens de sang et pour ses vertiges. » La dévotion dispose rarement à la tolérance. Celle de Marc-Aurèle l’empêcha de rendre justice aux chrétiens. Il les regarde comme des fanatiques et des insensés qui bravent la mort sans raison. Or, ne l’oublions pas, les chrétiens étaient alors sous le coup de lois sévères qui n’ont jamais été révoquées, et il fallait une bienveillance spéciale pour les en garantir. Les princes qui n’étaient qu’indifférens laissaient faire les magistrats, et ceux-ci ne demandaient pas mieux que de sévir. Marc-Aurèle semble avoir voulu leur arracher les chrétiens des mains au commencement de son règne ; mais il ne les estimait pas assez, il avait trop de souci de la religion de son pays pour continuer jusqu’à la fin à les défendre. Un jour ou l’autre, il devait céder à des instances qu’au fond du cœur il regardait comme justes.