Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 82.djvu/908

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on ouvre un abîme où il semble que le christianisme entier disparaît. Faute du puissant ouvrier, la pensée qui portait une civilisation nouvelle serait demeurée sans fruit, comme une semence tombée sur un sable aride. Au point de vue de la valeur individuelle même, comment mesurer Paul et Pierre et dire : Celui-ci fut meilleur que celui-là? On n’a pas les élémens d’une comparaison entre deux hommes dont l’un est pleinement historique et dont l’autre n’a été que la matière de la légende. La seule infériorité de Paul, c’est d’être plus homme, plus semblable à nous. Les inconnus seuls portent l’auréole. La bonté n’est pas arme de guerre, et Paul passa sa vie à lutter. Que de contrastes cependant dans cette âme! que de qualités qui semblent s’exclure, la mesure et l’enthousiasme, le sens pratique et l’inspiration, l’onction et la fougue, la raideur et la tendresse, la fierté et l’abnégation ! Dans quelles balances pourrait-on peser le désintéressement d’un homme qui a passé sa vie à se donner aux autres? Qui croira que, dans la cour de la maison où l’on interrogeait Jésus, Paul eût manqué de cœur et défailli comme Pierre? En somme, la tradition a remis à Pierre les clefs du royaume céleste, mais on sait bien que c’est Paul seul qui sut l’ouvrir.

Quant à Jacques, on n’en peut rien dire que M. Renan n’ait dit plus fortement. C’est une sorte de « bonze juif, » un pharisien qui n’a rien appris ni rien oublié. Le baptême n’a été pour lui qu’une formalité de plus. Il compte plutôt parmi les martyrs juifs que parmi les martyrs chrétiens. On ne peut sans faire injure à Paul le mettre en parallèle avec lui. Si ses idées étroites eussent prévalu, le christianisme ne fût pas sorti de la Palestine. Paul devance l’histoire, et est fort au-dessous même de la vérité quand il déclare dans un juste mouvement de fierté qu’il n’a été en rien inférieur aux plus grands des apôtres. Il fut opiniâtre, cassant, plein d’âpreté; mais ses adversaires, qui se prétendaient seuls légitimes apôtres et seuls fidèles interprètes de Jésus, furent-ils plus humbles, plus doux, moins entêtés? L’obstination qui s’appuie sur de grandes choses et poursuit un but désintéressé est ce qu’il y a de plus noble au monde. « Paul n’a pas, dit M. Renan, formé d’école originale; il a écrasé ou annihilé tous ses disciples. » C’est le fait des grands génies; mais l’école de Paul, c’est le monde païen, qu’il a conquis à son libre évangile. Que nous importent Titus et Timothée? Les disciples de Paul, qui sont un millier peut-être à sa mort, comprennent au IIIe siècle toute la chrétienté. Pierre et ses collègues ont-ils donc eu l’honneur de faire école et de laisser des disciples marquans? L’influence de Paul est telle que bientôt il entraîne tout dans son orbite. On fera de Pierre lui-même son associé et son collaborateur dans la fondation des églises où Paul seul a travaillé.