Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/472

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Ils publieront à leur retour le résultat de leurs observations, nos peines seront perdues. Il n’en faut pas moins dissimuler et se préparer à les bien recevoir. Notre basse-cour est égorgée tout entière, un paon rôtit sur un brasier, nous allons renouveler en déjeunant les hypocrites démonstrations de l’alliance cordiale. O nature vierge et sauvage, quelle profanation! Si quelque Alceste avait fui les hommes sur ces rives désertes, il se serait jeté en nous entendant dans un tourbillon du fleuve. Pour moi, qui ne nourris par profession contre l’Angleterre aucune jalousie haineuse, je participais par devoir au dépit général, mais ne pouvais me défendre de sourire intérieurement. Les lunettes sont braquées, un radeau paraît dans le lointain, glissant sur l’eau avec nonchalance; les bons yeux y distinguent parfaitement des Anglais qui nous montrent du doigt; le radeau approche, il accoste. C’est une splendide maison flottante, vérandah sur l’avant et l’arrière, la hauteur est énorme, les proportions sont magnifiques. Quel luxe! quel comfortable ! Un Anglais est aperçu faisant sa toilette; moi qui suis myope, je continue de ne rien voir que des Siamois accroupis et fumant leurs cigarettes. Les plus mécontens composent leur visage et attendent en plein soleil. Personne ne se montre cependant, si ce n’est un officier... du roi de Siam. Il annonce que les Anglais le suivent de près, qu’ils sont au nombre de trois et font de la géographie. Les sourires se changent en grimaces. Un second radeau à l’horizon, nouvelle anxiété ! Aux vues perçantes, le pavillon français se montre nettement sur le toit du navire. C’est de la courtoisie; mais la courtoisie est facile quand on triomphe. surprise! les couleurs françaises sont les couleurs hollandaises, identiques aux nôtres, comme on sait, sauf le sens dans lequel elles sont portées; le radeau tient le milieu du fleuve, passe franchement devant nous, aucun Européenne répond à nos signaux. Il y a là évidemment une ruse infernale compliquée d’une insolence toute britannique. Au désappointement succède chez nous une colère concentrée. Au moment où le radeau allait disparaître dans un coude du fleuve, il rejoint la rive et s’arrête. Une carte nous est apportée de la part de M. X..., land surveyor and architect of her Siamese Majesty’s government. M. de Lagrée envoie son second, qui trouve, au lieu d’Anglais, un Batave au service de Siam flanqué de deux domestiques mulâtres. Le pauvre diable paraissait préoccupé surtout de fuir la saison des pluies, qui, selon lui, n’épargne pas les Européens dans ces parages. Il manifesta son étonnement de voir que nous nous disposions à la braver. Les renseignemens qu’il avait, chemin faisant, recueillis sur notre compte nous vengeaient de l’ennui que nous avaient causé à son sujet les rumeurs populaires. Appliquant aux deux expéditions la même mesure, la renom-