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ORATEURS DE L’ANGLETERRE.

proches et quelque rêve dans l’espérance des bienfaits que M. Bright attend de la victoire ? Toujours est-il que là est l’unité de sa vie, et la preuve que ses travaux n’ont pas été tout à fait inutiles, c’est qu’il est au ministère.


II.

Il y a quelques années, je causais avec un officier anglais qui est aujourd’hui membre de la chambre des communes. Comme il me voyait très frappé de la puissance que conserve encore l’aristocratie en Angleterre, il se prit à dire : « Bah ! elle est encore modeste ici ; pour savoir ce qu’elle est, il faut l’avoir vue dans l’Inde et en Irlande. » Ce mot, qui me parut alors exagéré, m’est revenu bien des fois à l’esprit. En Angleterre, les libertés légales dont tout le monde jouit, le sentiment des garanties assurées à chacun, tempèrent ou voilent jusqu’à un certain point l’excès de l’inégalité ; ce sont des freins à l’orgueil de l’aristocratie. Dans les dépendances de l’Angleterre, où les violences de la conquête ancienne ou récente continuent de se faire sentir, l’aristocratie, restée maîtresse jusqu’à présent par l’art de s’assurer, sous prétexte de la grandeur anglaise, la complicité ou l’indifférence de l’opinion, donne carrière à ses défauts comme à ses qualités. C’est en Irlande et dans l’Inde qu’elle apparaît dans tout l’entêtement de son orgueil, dans l’égoïsme de son dur génie. M. Bright a été, voilà déjà bien longtemps, conduit à l’attaquer sur ce double théâtre de sa puissance, et à déclarer la guerre à ses traditions de gouvernement au nom des principes populaires qu’il professe et de la morale, qu’il semble s’être proposé d’introduire dans la politique.

Les rapports de l’Inde et de l’Irlande avec l’Angleterre paraissent au premier coup d’œil fort différens, comme le sont d’ailleurs l’histoire de ces deux pays et l’avenir qui leur est réservé. L’Irlande fait partie du royaume-uni ; malgré les antipathies natives des deux peuples, malgré les haines vivaces semées par la conquête et entretenues par les privilèges qu’elle a créés, il n’est douteux pour personne que la réconciliation doive un jour s’opérer entre eux. Cela ne sera pas très facile ; mais déjà nul ne songe plus au rappel de l’union, et le temps viendra certainement où l’Irlande, à la place d’une indépendance dont les avantages pour elle ne seraient aujourd’hui rien moins qu’assurés, trouvera le bien-être et, ce qui n’est pas moins nécessaire, la paix de l’esprit sous l’abri des libertés anglaises. L’Inde est un pays tout autrement étranger à l’Angleterre par la race et le génie ; c’est un empire immense et lointain, où quelques milliers d’Anglais, perdus au sein d’une po-