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sentimentalisme prétentieux qui seraient certainement beaucoup mieux à leur place dans la morale en action que dans les colonnes d’un journal de théâtre ; mais laissons là ces véhicules du succès, et sans nous occuper davantage de l’enfant-prodige, parlons de la jeune danseuse.

Pour du mérite, elle en a, et si les enivremens de la première heure et le parasite empressement des flatteurs ne viennent point couper court aux efforts du travail, on peut compter d’ici à quelques années sur un talent très remarquable ; en attendant, les promesses sont charmantes. D’une physionomie tout avenante, où l’espièglerie éclate en jolis traits, agréable et d’un tour exquis, bien qu’un peu mignonne, intelligente dans son geste, légère et correcte dans son pas, Mlle Bozacchi possède de naissance toutes les aptitudes du métier. La virtuosité chez elle est instinctive, et pour arriver au style elle n’a maintenant qu’à suivre sa voie ; ses pointes, ses parcours sont d’un art consommé, sa pantomime, ― on n’est pas Italienne pour rien, — joint à beaucoup de rhythme, d’éloquence, une suprême distinction. N’oublions pas cependant que dans Coppélia Mlle Bozacchi joue un rôle écrit pour elle, un rôle qui, destiné d’abord à la Grandzow, s’est, par une longue suite de répétitions, transformé à l’image exacte de la gentille fée qu’on voulait lancer. Gestes et pas lui sont ménagés de manière à faire briller ses qualités, à cacher ses défauts, si elle en a, ce que nous ne saurons bien, à tout prendre, que lorsque nous l’aurons vue paraître dans les autres ballets du répertoire : Giselle, Néméa, le Corsaire, car les choses sont ici combinées tellement à l’avantage de la débutante, qu’on pourrait presque dire que la petite Bozacchi est moins encore le personnage qu’elle représente que ce personnage n’est la petite Bozacchi elle-même. Le premier soir, quand le succès la prit ainsi au dépourvu, elle ne savait comment répondre aux ovations qu’on lui faisait. Aimable et touchante simplicité ! elle se contentait de sourire aux applaudissemens, joyeuse et fière de son triomphe, relevant librement la tête au lieu de l’incliner selon le vieux rite consacré. Elle ignorait le salut et la révérence, et, n’ayant point prévu ce bienheureux épisode des applaudissemens, elle ne s’était point mise en quête de la pantomime d’usage pour le remplir. Une heure plus tard, pendant l’entr’acte, vous auriez pu voir au foyer de la danse la superbe triomphatrice rire et se démener gaîment avec ses camarades du corps de ballet. Par combien d’émotions avait pourtant dû passer depuis la veille cette frêle et rare créature, hier inconnue et délaissée, ce soir entourée, applaudie, presque illustre, recevant avec une adorable petite moue l’hommage « de la ville et de la cour, » comme on disait au temps de Mme de Sévigné !


F. DE LAGENEVAIS

C. BULOZ