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JUVÉNAL ET SON TEMPS.

ont l’habitude d’apprécier leur temps plutôt d’après le mal que d’après le bien qui s’y trouve. Le bien passe ordinairement inaperçu : on ne songe pas à s’étonner d’un honnête homme ou d’un bon ménage qu’on rencontre ; il n’y a rien là qui éveille la curiosité. Au contraire un procès immoral, un crime éclatant, attirent les regards précisément parce qu’ils sont plus rares. Un seul scandale dont on parle longtemps n’a pas de peine à détruire l’effet de cent familles honnêtes et prosaïques dont on n’a jamais rien dit. C’est ainsi que, même quand le mal est l’exception, il paraît la règle. Cette illusion, dont la plupart des moralistes sont victimes, a souvent trompé Juvénal. La manière dont il procède dans les tableaux qu’il trace de son époque est toujours la même : il n’invente pas les types qu’il met sous nos yeux ; ses caractères sont des portraits ; il part d’une anecdote réelle, d’un fait précis et particulier, et les généralise. Hippia vient de quitter son mari Veiento, un sénateur, un consulaire ; elle abandonne son pays et ses enfans pour suivre jusqu’en Égypte un gladiateur qu’elle aime : n’est-ce pas la preuve que toutes les femmes de Rome ont la passion des gens de théâtre ? « L’épouse que tu prends, c’est le joueur de lyre Echion, c’est Glaphyrus ou Ambrosius le joueur de flûte qui la rendra mère ». Une femme du meilleur monde, Pontia, égarée par un amour insensé, tue ses deux fils pour enrichir son amant. L’affaire fait grand bruit, comme on pense, et pendant plusieurs semaines on ne parle pas d’autre chose à Rome. Juvénal en conclut que tous les enfans sont en danger d’être tués par leur mère. « Veillez sur vos jours, leur dit-il ; faites attention à ce que vous mangez : un poison peut se cacher dans ce mets exquis que vous présentent des mains maternelles. Faites goûter tous les morceaux qu’on vous apporte, et que votre vieux serviteur fasse l’essai de vos coupes ». N’est-ce pas ainsi que raisonnent encore aujourd’hui d’honnêtes gens qui vivent loin du monde, et n’ont de rapport avec lui que par les scandales éclatans qui transpirent de temps à autre et occupent les curieux ? Ils ne connaissent que les fautes ou les crimes, c’est-à-dire que l’extraordinaire et l’exception, et ils se figurent de bonne foi que tout ressemble à ce qu’ils connaissent.

Nous avons par bonheur deux manières de corriger ces exagérations de Juvénal ; l’une consiste à le mettre aux prises avec lui-même, l’autre à le comparer à ses contemporains. Il lui est arrivé, comme à tous ceux qui écrivent plus par tempérament que par raison, et qui se laissent trop emporter à leurs premiers mouvemens, de se contredire quelquefois. Je n’en veux citer qu’un exemple. Un des plus graves reproches qu’il adresse aux femmes dans sa VIe satire, c’est d’envahir les occupations des hommes ; il leur en veut beaucoup « d’être fortes sur la procédure, de rédiger des mé-