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dirigée, et le vaisseau de l’état, semblable au vaisseau héraldique de la ville de Paris, flottera sans jamais être submergé ; fluctuat nec mergitur.

N’est-il pas remarquable d’ailleurs que les deux seuls pays où la liberté se soit définitivement acclimatée soient ceux-là précisément où le changement des personnes dirigeantes est le plus facile et le plus fréquent ? En Angleterre, ce sont les ministres qui changent sous la pression de l’opinion publique ; aux États-Unis, c’est le pouvoir exécutif, c’est la présidence, qui tous les quatre ans passe sur une nouvelle tête.

Nous avons essayé en France, à diverses reprises, du système anglais, sans jamais réussir à l’inaugurer. Toujours plus ou moins fidèles aux traditions du grand roi, nos modernes souverains ont toujours refusé d’abandonner soit leur système, soit leurs instrumens. Napoléon a été guerrier jusqu’à épuisement du sang français ; Charles X n’a voulu renoncer ni aux ordonnances ni à M. de Polignac ; Louis-Philippe n’a pas voulu faire une concession électorale qui eût désarmé l’opinion, et dont les événemens ultérieurs n’ont que trop bien démontré la parfaite insignifiance ; Napoléon III s’est cramponné jusqu’à la fin aux prérogatives d’un pouvoir personnel parfaitement inutile à l’exercice d’une pensée absente. Bref, le système anglais n’a jamais pu s’affermir chez nous, parce qu’une tradition monarchique trop ancienne et trop vivace ne permettait pas au souverain, sans déroger à ses propres yeux, de s’effacer devant les exigences de l’opinion publique.

Aujourd’hui une seule expérience nous reste à tenter : celle du système américain, c’est-à-dire le renouvellement périodique d’une présidence élective instituée pour un délai fixe. Nous nous accommoderions volontiers d’une présidence élue pour sept ou huit ans, l’expérience ayant montré que c’est à peu près le temps que dure en France la période ascendante de tout pouvoir nouveau. Quatre ans comme aux États-Unis, c’est court ; un homme, en quatre ans, n’a le temps ni de concevoir ni de mener à terme une entreprise de quelque importance. Nous savons bien que cette impossibilité même deviendra une recommandation aux yeux d’une école pour qui la méfiance est le résumé de toute sagesse, que le génie ou même la supériorité épouvante, et qui ne se sent à l’aise que sous le gouvernement de la médiocrité. Nous trouvons, quant à nous, que les affaires humaines sont si difficiles à conduire, que peu de facultés nous semblent assez hautes pour remplir ce laborieux office. Nos sociétés modernes, avec leur activité de tous les jours, ne se résignent point à être mal gouvernées. Elles ont besoin d’hommes capables, et tout leur système électoral, bien grossier encore et bien