Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/126

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d’impression sur un morceau de papier blanc ; on les change en modifiant les idées, en agissant sur les convictions, en laissant une discussion longue, approfondie, mettre en lumière toutes les faces d’une vérité incomplètement aperçue. Quand tous les partis, tous les intérêts ont eu la parole, que la question est épuisée, la majorité dûment édifiée peut prononcer en toute sécurité. Ce qu’elle aura fait de la sorte ne sera pas défait, parce que la raison publique en sera le support et le soutien ; mais quand des inconnus, sans mandat, sans autorité, investis par accident d’un pouvoir de quelques jours, se hâtent d’improviser toute une législation pour assurer le triomphe de leurs passions, de leurs préjugés ou de leurs rancunes, comment peuvent-ils s’imaginer avoir fondé quelque chose ? Au lieu de faire appel à la raison publique, ils ont voulu la devancer ; il en résulte que la plupart du temps elle ne les suit pas. Dès lors rien n’est fait, et tout est à recommencer.

Il y a en Angleterre quelques habitudes excellentes que nous devrons nous efforcer de naturaliser chez nous, par exemple les ligues, les associations temporaires pour le triomphe d’une idée, comme la ligue des céréales et l’association pour la liberté commerciale. L’agitation est longue, laborieuse, contre-battue par les partis opposés ; mais quand la discussion arrive au parlement et que la loi prononce, le résultat est définitif, parce que l’opinion publique était déjà fixée. Voyez au contraire la liberté commerciale, sortie d’un motu proprio impérial, contestée encore dix ans plus tard. La question ici n’est pas même de savoir si l’opposition était éclairée ou sincère ; elle avait en sa faveur que la mesure, qu’elle combattait a précédé le verdict de l’opinion. Une autre habitude excellente est de soumettre les projets à plusieurs lectures et par suite à plusieurs discussions ; de la sorte toute surprise disparaît : aussi la législation anglaise ne revient-elle jamais sur ses pas, ce qui nous arrive trop souvent.

Il faut que nous apprenions en France à faire des réformes et à ne pas faire de révolutions. Le régime républicain, c’est-à-dire le renouvellement du personnel gouvernemental à échéance fixe, y aidera puissamment. Les mesures arrivées à maturité ne seront plus retardées par l’arbitraire du pouvoir, et la stabilité politique y gagnera tout ce qu’elle perdait aux révolutions produites par le pouvoir personnel et la volonté immuable du monarque.

Ajoutons que l’idée du progrès régulier a fait son chemin dans les esprits. Sous tous les régimes, depuis trente ans, il s’est trouvé des hommes qui, sans fanatisme pour aucune forme politique, et soucieux seulement du bien de leur pays, ont cherché à pousser le pouvoir en avant sans le renverser, et, bien qu’aucune de leurs