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aperçu des soldats ; ils marchaient d’un pas ferme, leurs visages étaient tristes pourtant, mais ils portaient haut la tête, comme des gens qui ont bien fait leur devoir.

Je hâtai ma course. L’artillerie tonnait toujours, et protégeait le retour de nos troupes ; par momens, la fusillade clair-semée éclatait encore à travers la campagne. — Pourvu qu’il se trouve une balle qui veuille de moi, me disais-je. — Tout à coup je reculai : un cadavre était devant moi, un Français, avec une balle dans le front ; comme je le trouvais heureux ! Tout autour, la terre piétinée, les herbes foulées, les buissons hachés ; des débris de toute sorte jonchaient le terrain. Pourtant j’approchais ; je reconnaissais les champs que j’avais traversés le matin, et tout cependant était changé. Les taillis avaient un aspect fatigué et flétri, comme ceux que la grêle a frappés ; des branches brisées pendaient aux arbres. Sur les coteaux, en face de moi, il y avait, sous le couvert du bois, de singuliers déplacemens d’ombres se mouvant en silence ; c’était l’ennemi, une soudaine décharge de mitraille me le prouva ; ce salut à l’adresse d’une colonne française qui défilait à peu de distance ne l’atteignit pas. J’avançais toujours. Encore des cadavres, des Prussiens cette fois, et des flaques de sang et des armes brisées… La guerre est chose affreuse ! Je n’y pensais pas ; j’étais arrivé, je le croyais du moins, quand un homme apparut à cent pas de moi, sortant de ce chemin vers lequel je me dirigeais ; à ma vue, il s’arrêta et me coucha en joue. Mon premier mouvement avait été de m’abriter derrière un arbre ; mais, monsieur, la rage me prit quand, entre ses mains, je crus reconnaître mon fusil, mon propre fusil, avec lequel il m’ajustait. Je m’élançai en avant au moment où le coup partait, et, mon pied ayant heurté contre une pierre, je tombai ; cette chute me sauva. J’avais roulé dans un sillon, et je vis aussitôt mon ennemi se diriger vers moi ; il voulait s’assurer sans doute s’il m’avait tué ou si j’étais seulement blessé. Je n’avais pas d’armes, je résolus de faire le mort et de le laisser approcher. Quand il ne fut plus qu’à une faible distance, je bondis tout à coup et je me précipitai sur lui. D’abord surpris par cette brusque attaque, il se remit vite, et, tandis que j’essayais de le désarmer, il parvint à tirer son revolver, et s’efforça de le décharger sur moi à bout portant. C’était un homme vigoureux, mais j’avais à cette heure une force surhumaine, la lutte fut courte. Je dégageai mon fusil, et, reculant d’un pas, je le frappai violemment ; la baïonnette avait pénétré dans la poitrine, il ouvrit les deux bras et tomba lourdement en arrière.

Un peu de calme me revint quand je me sentis armé de nouveau, j’étais redevenu un homme, un soldat, et j’osai alors