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grande rue ; elle est déserte, tout est morne, le silence est absolu ; on n’aperçoit pas une lumière, et cependant personne ne dormira cette nuit.


II

31 août.

Le village est rempli de soldats prussiens ; la terreur d’hier a fait place à la surprise : les habitans croiraient volontiers qu’ils ont eu trop peur du danger.

Hier au soir, comme on l’avait annoncé, l’ennemi était à une demi-lieue du Chesne, il a passé la nuit en vue du village. Le matin à quatre heures, un uhlan frappe à la première maison. « Y a-t-il ici des soldats français ? » On lui répond qu’ils sont partis ; il retourne au galop vers ses chefs. Peu après arrivent quatre nouveaux cavaliers ; deux restent à l’entrée de la grande rue, les deux autres font le tour du village lentement, au pas, leur grande pipe de porcelaine à la bouche, la carabine levée sur la selle de leurs chevaux. Ce sont des jeunes gens décidés et froids, de petite taille, l’œil toujours ouvert, l’expression hautaine. A sept heures, quatorze uhlans, traversant la grande rue, vont au télégraphe et à la mairie, puis visitent de nouveau les moindres ruelles. A huit heures, l’escadron entier fait son entrée au Chesne ; les officiers ont des cartes à la main, les soldats disent lentement un chant guerrier, coupé à chaque refrain par des hourras qui remplissent tout le village. Ils s’arrêtent sur la place, pas un homme ne bouge : ils restent là immobiles près d’une heure. Pendant ce temps, deux fourriers visitent une à une toutes les granges, écrivant à la craie sur la porte le nombre de chevaux que chacune d’elles peut recevoir, puis reviennent à la place. Les cavaliers, conduits par les fourriers, vont prendre possession des logemens qui leur sont assignés. Les uhlans sont enfin libres ; ils continuent à fumer, et se promènent deux à deux dans les rues du village, comme des curieux en pays ami. Des soldats entrent au café et paient largement ; d’autres font des emplettes. Les habitans du Chesne voient pour la première fais les gulden du roi Guillaume. Les costumes bleus de ces cavaliers élégans ne paraissent pas avoir vu le feu ni reçu la pluie, tant l’éclat en est parfait. Ces nouveaux hôtes ne cherchent point à effrayer le village ; quelques-uns, qui parlent français, adressent même des paroles polies aux habitans, et les plaisantent sur leur peur.

Plaise à Dieu que l’armée ennemie paraisse toujours aussi douce au village du Chesne ! On s’était trop ému la veille pour ne pas s’abandonner maintenant à l’espérance.