Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/25

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contre son amie, il eût pu la servir noblement. On sait en quelles circonstances l’Allemagne se leva : la catastrophe de Moscou, la défection de York, avaient été suivies du soulèvement de la province orientale de Prusse et de l’appel royal du 3 février 1813. Dès le 5, la diète provinciale s’était réunie à Kœnigsberg et avait décrété la révolte sans attendre le consentement royal, qui tardait à venir. La vieille capitale devint le centre et le foyer de tout le mouvement, les exilés y affluèrent, tout Berlin y accourut. C’est là que vinrent Stein et Arndt, qui dès la campagne de Russie avaient organisé la légion allemande ; c’est là que vinrent l’ami de Rahel, Barnekow, le bel et terrible hussard qui avait tant de fois échappé aux balles ennemies, et que précédait la renommée de ses aventures, de sa témérité, de son dévoûment, — Schœn, « à la parole ferme et calme, à la mine claire et sereine, au sourire ironique dans le regard et sur les lèvres, » le principal collaborateur de Stein dans les réformes de 1808, — York enfin, qui venait de conclure la convention de Tauroggen, « figure ferme et résolue, large front bombé, plein de courage et d’intelligence, un sourire dur et sarcastique autour de la bouche… » C’est là qu’on organisa la landwehr sous Alexandre de Dohna, l’ami de Schleiermacher. « C’étaient des jours lumineux que ces jours pleins d’angoisse, raconte Arndt ; chacun était porté et soutenu par le sentiment général. Quel enthousiasme dans les villes et dans la campagne, sur les chaires et dans les écoles ! Les jeunes gens de seize à dix-sept ans, à peine capables de porter les lourdes armes, partirent en récitant des passages traduits de Tyrtée, des morceaux lyriques de Klopstock, et hommes et vieillards, pères et mères, assistaient les mains jointes et priaient en silence pour la victoire et la bénédiction. »

Bientôt Berlin fut saisi de cette fièvre, qui de la Prusse avait gagné la Silésie, puis la Marche et la Poméranie : c’étaient des jours de foi et d’espérance. La capitale ne se ressemblait plus : l’oppression et le silence qui avaient pesé sur tous les esprits disparurent comme par enchantement. La frivolité d’autrefois, le goût de la spéculation oisive, la poussière de l’érudition, le tintement des cloches néo-catholiques, la philosophie des grâces, semblaient emportés pour toujours, et la grave réalité, illuminée par un idéalisme tout nouveau et bien différent de l’ancien, préoccupait toutes les âmes. On ne savourait plus à longs traits Wilhelm Meister ou Woldemar ; on n’écoutait que les poètes, souvent médiocres, qui embouchaient la trompette guerrière. Ce fut le moment où à Berlin même, en ces jours de printemps, Arndt composa cet hymne patriotique si étrange que l’Allemagne a répété en cent mélodies diverses pendant cinquante ans, et dont la moindre curiosité n’est pas l’embarras du poète lui-même se demandant sans cesse ce que c’est que cette