Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/311

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vrai que des changemens s’y sont introduits ; l’armée romaine, en temps de guerre et dans le combat, n’est plus partagée en classes et en centuries. Les grandes guerres du Samnium ont sans doute montré les inconvéniens de cette division, plus convenable pour une société que pour une armée, et les progrès de l’art militaire ont fait établir des cadres nouveaux. A partir de ce moment, la légion se partage en trois catégories de soldats, qui se distinguent entre elles par l’âge, par le temps de service, par la valeur militaire : ce sont les hastats, les princes et, comme corps d’élite, les triaires. Chacun de ces corps se partage en manipules. Sur les ailes sont la cavalerie et les vélites. Rien de plus démocratique en apparence que cette armée ; en réalité, elle est encore une aristocratie. Les prolétaires continuent à en être exclus. Ceux qui possèdent peu de chose peuvent tout au plus prendre rang parmi les vélites, corps peu estimé et de peu de valeur dans les guerres de ce temps-là. L’infanterie légionnaire n’admet que les hommes ayant un certain chiffre de fortune. Quant à la cavalerie, il faut pour y figurer justifier d’une fortune de 1 million d’as (à l’époque où l’as valait 2 onces de cuivre). Il y a enfin dans la cavalerie six compagnies d’élite qui sont réservées aux patriciens, aux nobles, aux fils des sénateurs.

Comparez cette organisation de l’armée avec l’organisation de l’état. Dans l’état, on trouve en tête une noblesse sénatoriale où se mêlent les patriciens et les plébéiens que l’exercice des charges curules a rendus nobles ; à l’armée, ces mêmes hommes forment les six premières compagnies de cavalerie. Dans l’état, nous voyons en seconde ligne une classe qui est composée de négocians, de banquiers, de spéculateurs, de fermiers de l’impôt, de créanciers de l’état ; à l’armée, ces mêmes hommes forment la cavalerie, et c’est à partir de ce moment que la classe riche prend le nom d’ordre équestre ; ces riches s’appelaient à Rome les chevaliers, ou plus exactement les cavaliers. Dans l’état apparaît en troisième ligne une classe moyenne qui est surtout composée de propriétaires fonciers ; elle ne peut aspirer ni au sénat ni aux magistratures, mais elle a la majorité des voix dans les comices par centuries et par tribus ; à l’armée, cette classe forme l’infanterie légionnaire, qui a les meilleures armes et la meilleure discipline. Enfin dans l’état vient en dernière ligne une classe pauvre ou prolétariat, qui a de nom l’égalité politique, mais qui ne figure que pour la forme dans les comices, et que l’on peut en dire absente ; cette même classe est absente de l’armée, ou n’y est représentée que par le faible corps des vélites. Ainsi la même aristocratie qui gouverne l’état remplit aussi l’armée ; l’armée et la cité sont composées des mêmes hommes et sont régies par les mêmes règles.