Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/43

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commerce assidu avec ce livre, qui est moins un livre que le reflet d’une noble vie intérieure, une suite d’émotions pures, aspiration vers l’idée, mépris de la vulgarité, adoration de la beauté.

A suivre ainsi presque au hasard les évolutions de cette raison ailée qui semble jouer dans la lumière, on oublie la réalité des faits et le trouble des temps. Quelle époque cependant que celle où cette âme semblait avoir établi son séjour fixe dans le firmament intérieur des idées ! Qui pourrait croire que c’est dans les derniers jours de la révolution, dans le tumulte de ses dernières convulsions, au bruit de l’Europe en armes, que ces méditations tombaient une à une de ces hautes régions de la pensée pure et s’amassaient silencieusement sur les feuillets du rêveur ! Quelle force d’attention aux idées ne faut-il pas pour s’abstraire ainsi d’une réalité si terrible ! Dirai-je cependant à cet égard toute ma pensée ? Je le dois quand il s’agit de Joubert. Ce sera un hommage de plus à cet écrivain si sincère avec lui-même et avec les autres. Cette force d’abstraction, cette puissance d’isolement par la contemplation, je l’admire plus que je ne l’envie. Je ne sais si c’est un souhaitable privilège de dominer aussi complètement par l’énergie ou l’élévation du penseur l’homme et le citoyen. Eux aussi d’ailleurs, l’homme et le citoyen, vivent d’une certaine manière par les idées, puisqu’ils y puisent le courage de mourir pour elles. Ce sont des idées, les plus nobles de toutes dans leur réalité concrète et vivante, que représentent ces grands noms, l’honneur, le devoir, la patrie. Qui oserait dire qu’on les doive subordonner à aucun autre intérêt, quel qu’il soit, fût-ce l’intérêt sacré de la vérité spéculative ou du sentiment esthétique, de la science ou de l’art ? La passion pour l’indépendance et la grandeur de son pays est une forme de ce culte de l’idéal qui est la religion des belles âmes. Ne peut-il sembler regrettable que cette passion n’ait laissé nulle part sa trace enflammée dans les écrits de ce noble penseur ? La question se pose tout naturellement ici à l’occasion de ces pages, destinées dans leur intention première à des jours plus calmes, et que nous avons dû disputer non sans peine, pour les écrire, à nos émotions patriotiques.


E. CARO.