Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/434

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héroïques. Tout cela montre qu’il restait bien de la sève dans ce corps que des excès précoces avaient dévasté, que sa virilité était appelée à durer davantage ; mais le perspicace Macédonien avait deviné le mal sous le somptueux vêtement qui en dissimulait les signes, et, pour mieux assurer sa victoire, il avait élargi les plaies par l’influence malfaisante de ses agens et de ses émissaires.

Si Athènes avait su discerner toute l’étendue des dangers extérieurs et intérieurs et réunir ses forces et celles de ses alliées pour repousser à temps les attaques de son mortel ennemi, si, au lieu de chercher dans l’appui de l’étranger le salut qu’elle ne devait demander qu’à elle-même, elle avait sérieusement travaillé à guérir ses blessures, si, au lieu de poursuivre dans des agitations stériles des changemens qui ne faisaient que substituer des abus à des abus, elle avait opéré de réelles réformes, le triomphe de Philippe n’eût été que passager, la défaite de Chéronée n’aurait été qu’une épreuve, et même après Alexandre elle- eût compté des siècles de prospérité et de grandeur.

Voilà ce que nous dit la philosophie de l’histoire. Profitons de ses enseignemens. Nous avons longtemps agi comme les Athéniens ; mais les époques ne se correspondent jamais dans tout leur développement, toutes leurs formes. Si dans le tableau du passé et dans celui du présent on aperçoit des lignes, des figures, des parties entières qui semblent calquées les unes sur les autres, les coïncidences ne sauraient se continuer partout et toujours ; la courbe des faits anciens et celle des faits nouveaux, après s’être confondues pour un certain nombre de points, finissent par diverger et s’étendre en des régions opposées. Une fatalité ne nous condamne donc pas aux destinées dernières d’Athènes ; mais celles-ci doivent nous éclairer et nous rendre attentifs. Ce péril auquel Athènes a succombé, certes il faut nous en garantir. Tenons les yeux constamment fixés sur cette moderne Macédoine qu’on appelle la Prusse, et sachons nous convaincre que nous ne pourrons efficacement repousser son agression qu’en faisant preuve d’une moralité et d’une sagesse, d’un esprit de concorde, de détachement et de discipline, qui manquaient aux Athéniens du IVe siècle avant notre ère, et dont l’absence amena leur décadence politique.


ALFRED MAURY.