Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/581

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touchent ; mais enfin nous savons que la France est en armes, qu’elle résiste au joug : c’en est assez pour prendre patience. Elle essuiera peut-être des échecs ; préparons-nous aux fâcheuses nouvelles ; nous passerons encore par plus d’un mauvais jour ; n’importe, si la France le veut, elle a beau paraître vaincue, ses ressources et sa vitalité étonneront encore le monde, au moins autant que l’incurie stupide de son dernier gouvernement.

Quant à l’action de l’étranger, c’est également au travers d’un brouillard que nous sommes réduits à nous en rendre compte. Nous ne savons ; pas même quelles sont au juste les puissances qui nous témoignent le plus de sympathie. D’abord nous avions pensé que c’était la Russie et les États-Unis, nous en avions même eu des preuves ; mais aujourd’hui, sur la Neva comme sur l’Atlantique, on paraît peu songer à nous. D’un côté c’est, dit-on, calcul électoral, la peur de perdre quelques voix allemandes dans un prochain scrutin, de l’autre le traité de 1856, ce dernier solde de la guerre de Crimée dont on veut s’affranchir avec l’assentiment et grâce aux bons offices que la Prusse se sera hâtée d’offrir à sa voisine. Après tout, ces mécomptes sont plus que compensés, puisqu’en ce moment l’Angleterre, sinon par amour pour nous, du moins grâce aux desseins qu’elle prête à la Russie, paraît enfin s’apercevoir que pour le repos de l’Europe ce serait un affreux danger que de laisser démembrer la France. Je ne parle pas du cabinet anglais, dont le langage, moins froid que d’habitude, n’a rien encore de vraiment efficace ; mais l’organe de la Cité, le fauteur passionné des succès de la Prusse, l’insolent applaudisseur de nos revers, ne s’est-il pas tout récemment permis de penser et de dire en termes énergiques qu’avec la France mutilée il n’y avait pas de paix, que ce ne serait pas même une trêve à long terme, que c’était souffler la guerre au lieu de l’étouffer ? Ceci est considérable ; c’est un pas tout nouveau et un progrès immense pour le triomphe de notre droit. Je ne doute pas qu’à Versailles cette révolte éclatante d’un agent si fidèle n’ait provoqué de violentes colères. N’en remarquez-vous pas le reflet, j’ose dire, dans les moindres paroles échappées depuis cette époque à l’illustre chancelier du nord ? — Jamais assurément il n’avait donné lieu d’admirer sa douceur et son aménité ; mais ce surcroît subit d’humeur atrabilaire, ce luxe de mensonge, le mot n’est pas trop fort, ces inqualifiables rigueurs, ce jeune magistrat et ces aréonautes expédiés en Prusse et livrés à des juges siégeant dans les fossés de quelque forteresse, tout cela n’est pas d’un homme que rien ne contrarie, dont les plans s’accomplissent, et qui n’a pas sur son chemin rencontré quelque gros obstacle. Aussi je ne sais pas de symptôme meilleur, rien qui mieux nous permette de nous attendre enfin à un sérieux effort de la diplomatie.

Mais n’y comptons pas trop. La vraie grande puissance qui plaidera