Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/592

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dans la politique du souverain, le vrai but de la guerre : écraser la France, la ruiner au profit d’une nation jalouse, d’un peuple haineux et rapace ! C’est précisément ce que la théorie de Kant flétrit sous le nom de guerre d’extermination. Cette guerre, elle a été préméditée avec la plus patiente obstination, étudiée d’avance dans tous ses détails avec une précision infaillible, préparée avec toutes les ressources de la science. C’est quelque chose comme un guet-apens gigantesque soumis aux lois infaillibles du calcul. Lutter à outrance qui n’a de mesure de la part de nos ennemis que la possibilité de vaincre toujours ; lutte qui réalise, par ses proportions, ce mot farouche du prince Frédéric-Charles : « nous irons partout, partout ! » Guerre implacable non-seulement en vue de la conquête mais contre une race, résultant de jalousies séculaires, de haines accumulées pendant des siècles, passionnée par des revendications d’un prétendu droit à la suprématie germanique ! C’est la teutomanie en un mot, si vertement raillée par Henri Heine, et qui sévit avec une égale violence chez les hobereaux et chez les démocrates de Berlin, chez les savans comme Gervinus et Mommsen, et chez les généraux comme le prince Frédéric-Charles et M. de Moltke !

Mais cette guerre même pourrait se faire, je ne dis pas avec des sentimens chevaleresques, — ce serait trop demander à ce peuple, — du moins avec quelque notion de ce droit des gens qui empêche la victoire de tomber au-dessous d’elle-même, ce droit que chaque nation a intérêt à respecter quand elle est la plus forte, puisqu’elle peut être la plus faible à son tour. Le droit a cela d’admirable en effet, que ce qu’il obtient de la force triomphante, il le lui rend au jour qui ne manque jamais où cette force succombe. Le frein que le droit impose à chacun devient pour tous une garantie. Je ne sais, à vrai dire, quand ce jour arrivera pour la Prusse ; mais ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il arrivera pour elle comme il est arrivé pour le vainqueur d’Iéna. Or ce jour-là quel principe du droit des gens pourra-t-elle invoquer à son profit, elle qui les aura tous violés contre les autres ?

Nous avons montré la préméditation, le dessein arrêté, le but de la guerre que l’on nous fait. La manière dont on la fait est en rapport avec l’honnêteté du but. Quelle triste et repoussante peinture on pourrait tracer des procédés prussiens employés dans cette campagne, comme supplément aux moyens matériels, et que M. de Bismarck appelle les moyens moraux, par la plus cruelle des antiphrases ! On croyait jusqu’ici que les moyens moraux à la guerre, c’était l’unanimité d’un peuple, son empressement à se lever en armes, sous l’impulsion de sa conscience nationale menacée, sa solidité dans le combat, son calme devant la mort, acceptée comme la forme suprême du devoir accompli. Je reconnais volontiers