Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/658

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dit-on, il enseigna à traiter les lieux-communs, c’est-à-dire à développer certaines idées générales qui, par leur nature même, appartiennent à toutes les causes. On a beaucoup médit des lieux-communs ; mais ces critiques et ces plaintes ne reposent que sur un malentendu. Il est impossible de traiter une question quelconque, qu’il s’agisse de politique, de droit, de morale ou de littérature, sans avoir recours à un lieu-commun. Il y a en effet de certaines séries de jugemens qui ont été suggérés à l’esprit par l’expérience dès qu’il a commencé à réfléchir : ils ne sauraient changer qu’avec les catégories mêmes de l’entendement et les lois du monde extérieur ; ils forment le fonds permanent où puisent et puiseront toujours toutes les opinions et toutes les doctrines. Le difficile, c’est de s’approprier, par ce que l’on y met de sa personne, ce que l’on emprunte à ce patrimoine sans maître, c’est d’adapter ces vérités universelles à un cas particulier, c’est de les teindre des couleurs de son âme et de sa passion. A ce prix seulement, on est original, on compte parmi les grands orateurs ou les grands écrivains. Gorgias et les sophistes n’ont pas eu cette gloire ; mais ils n’en ont pas moins fait une œuvre utile quand ils ont signalé l’importance des idées générales, quand ils ont montré comment il convient d’en user pour donner au discours de la force et de la solidité.

Gorgias se piquait de philosophie : c’est ce qui le distingue, lui et son école, des purs rhétoriciens comme il y en avait eu avant, comme il y en aura après les sophistes. Ceux qui, tout en négligeant la philosophie, ont l’ambition d’acquérir une instruction étendue et variée, il les comparait aux prétendans de Pénélope qui aspirent à la main de la reine, mais qui commencent par séduire ses suivantes. De Gorgias et des principaux sophistes, on a conservé des thèses doctrinales qui portent sur la question de la méthode et sur celle de la valeur et des limites de nos connaissances.

Les sophistes s’accordent en général pour admettre que l’on doit renoncer à toute vraie science, à toute affirmation sur la réalité objective des choses. Ils sont subjectivistes, comme on dirait en Allemagne ; pour parler français, nous ’dirons que leur système n’est qu’une forme ingénieuse du scepticisme. Cette tendance s’explique par l’histoire antérieure de la philosophie. L’école ionienne avait multiplié les hypothèses physiques et cosmogoniques. Les éléates, dédaignant l’étude des phénomènes, avaient tenté d’atteindre tout d’abord la substance absolue : le dernier mot de leur dialectique avait été la négation du changement, du mouvement, de la vie. Protagoras d’Abdère et Gorgias, chacun de son côté, tentèrent de réagir contre ces ambitions, contre ces conséquences extrêmes, que