Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/710

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généreux, dont quelques-uns, lui compris, ont poussé la philanthropie jusqu’au point où elle devient chimère. Tout modeste qu’il fût, il eut accès auprès des princes. Sa charge n’était pas bien élevée : il confessait la duchesse d’Orléans, mère du régent ; elle n’était pas non plus bien pesante : cette princesse bavaroise, convertie à la hâte, au moment de se marier, n’abusait guère des services de l’abbé. L’aumônerie de celui-ci était à peu près une sinécure. A la cour de Versailles, il resta le même homme que dans sa maisonnette du faubourg Saint-Jacques, studieuse demeure qu’il appelait sa cabane ; il continua de travailler au bonheur des états de la même manière, sans sortir de son cabinet, entre son écritoire, où il puisait abondamment, et son papier, dont il composait avec rapidité des volumes sans nombre, peu lus de ses contemporains, lus encore moins de nos jours. Que put-il observer touchant les hommes dans cette foule où il s’était fait une solitude artificielle ? Que put-il apprendre de politique dans ce tourbillon où il n’avait d’yeux que pour ses livres et d’oreilles que pour un petit nombre d’amis ? Il avait pour ainsi dire transporté à Versailles sa cabane du faubourg Saint-Jacques, en y ajoutant seulement un confessionnal qui ne servait guère que d’ornement. Après dix ans de séjour à la cour du grand roi, l’abbé de Saint-Pierre en savait juste autant qu’avant d’y venir ; mais il avait écrit son Projet de paix perpétuelle. Voyez comme il avait profité de l’air de Versailles : il avait appris à croire que les monarques faisaient la guerre faute de connaître les avantages de la paix, qu’ils envoyaient leurs sujets à la mort faute d’avoir lu son livre. Il publia donc cet ouvrage, qui devait faire des miracles. Un ministre lui dit : « Vous avez oublié d’envoyer des missionnaires pour toucher le cœur des princes et leur persuader d’entrer dans vos vues. »

L’abbé de Saint-Pierre avait trouvé dans ses livres un certain projet de confédération européenne attribué au roi Henri IV. Autant qu’il est possible de démêler la vérité dans des souvenirs de conversations que Sully avait eues avec son maître et qu’il se plaît, dans la mélancolie d’une retraite de ministre congédié, à étendre, à disposer en vue de l’effet, Henri IV voulait tout simplement nouer une ligue des puissances contre la maison d’Autriche. Il s’agissait de grouper tous les souverains contre un seul ; ce prince ne songeait probablement qu’à l’établissement de l’équilibre. Le bon abbé, heureux de rencontrer un tel garant de son système, eut la modestie de renoncer à son privilège d’inventeur et d’en attribuer toute la gloire à Henri IV. Pour le bien de l’humanité, il était capable de tous les sacrifices. Il prit au sérieux les développemens complaisans de Sully sur les conséquences des beaux desseins dont l’ancien