Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/713

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études d’un publiciste, et que l’ours de Mme d’Épinay ne se souciait pas plus de l’observation des faits que le confesseur de Mme la duchesse d’Orléans.

Qu’on parcoure le discours de Rousseau ; on y trouve non sans surprise le solitaire, le misanthrope brouillé avec la société humaine, s’occupant néanmoins de régler les intérêts des états, de préparer les voies à une confédération européenne, de compter le nombre des souverains qui auront voix délibérative. Il y aura dix-neuf voix sans plus, et elles seront sur le pied d’égalité. L’empereur d’Allemagne n’aura pas le moindre avantage sur l’électeur de Bavière, et le pays de Naples vaudra tout autant que le royaume de France. Dix-neuf états seulement seront représentés ; tant pis pour les autres, s’ils sont trop petits. Petits et grands devront également obéir. Rousseau emprunte à l’abbé de Saint-Pierre ses cinq articles, et démontre à son tour que moyennant cette panacée la paix est assurée. L’Europe n’a qu’à les prendre, à se les administrer en quelque sorte, et elle sera guérie de la maladie de la guerre. On sait combien une assemblée de diplomates vieillis dans les travaux des chancelleries a de peine à déterminer les cas de guerre : le philosophe à lui seul décide qu’il n’y en a que six, et il prouve que son projet les supprime tous le plus aisément du monde. Pour juger de son plan, il suffirait des prédictions dont il gratifie les générations présentes et à venir. A l’en croire, les grandes révolutions étaient désormais impossibles, et savez-vous sur quel pays il comptait le plus pour établir la tranquillité universelle ? Sur l’Allemagne. Le corps germanique, entendez-vous bien ? le corps germanique est l’appui le plus solide de la paix perpétuelle. Le peuple allemand ne songera jamais à conquérir le bien d’autrui. A quoi sert un beau talent ? à quoi servent les longues études ? Il n’est que trop vrai que les hommes, même quand ils ont du génie, ne voient pas au-delà de l’horizon du temps présent ; l’avenir est la chose la mieux cachée aux yeux des mortels. Un fait imprévu survient, et voilà tous les systèmes qui s’écroulent. Philosophes, historiens, politiques, ressemblent à ces navigateurs qui croient aborder à un terrain solide, à une île nouvelle qui va les mettre à l’abri des tempêtes. Ils y plantent leur tente ; ils s’y établissent. Tout à coup l’île se retourne ; c’était une immense baleine endormie qu’ils prenaient pour un territoire. La tente, l’établissement, les hommes, sont à la mer. Ne croyons pas trop aux systèmes, avançons pas à pas dans notre voy.tge vers les régions de l’avenir, et tenons grand compte des observations de nos devanciers.

D’où venait la confiance de Rousseau ? Il ne croyait pas aux lumières, à la piété, à la constance des rois ; mais il se persuadait