Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/744

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nouvelle manœuvre diplomatique. L’empereur, en envoyant M. de Trautmannsdorf à Munster, savait très bien quelles seraient les demandes de la France, et comme il voulait la paix, tout en paraissant la rejeter, il avait donné à son plénipotentiaire l’ordre confidentiel non-seulement de consentir à l’abandon de l’Alsace, mais de l’offrir même à la France, si les circonstances lui paraissaient l’exiger, et l’empereur avait communiqué ces instructions au duc de Bavière, son beau-frère et son ami, qui avait de son côté de bonnes raisons pour souhaiter la paix. Or le comte d’Avaux et Abel Servien, voyant la tempête que suscitait M. de Trautmannsdorf, s’adressèrent habilement au duc de Bavière, dont les états étaient sérieusement menacés à ce moment par Turenne, et le duc, sans livrer le secret de l’Autriche aux Français, fit remontrer cependant avec vivacité à M. de Trautmannsdorf la responsabilité qu’il encourait par sa résistance. D’après son ordre même, les envoyés de Bavière à Munster déclarèrent aux envoyés impériaux que, si ces derniers tardaient encore à exécuter les instructions de leur souverain, la Bavière allait conclure une paix séparée avec la France, et M. de Trautmannsdorf, voyant sa mission confidentielle éventée, finit par déclarer que l’empereur d’Allemagne consentait à l’abandon de l’Alsace ; mais il ne renonça point complètement à l’objection d’équité personnelle au jeune archiduc d’Insprück, et, soutenu par le nonce du pape, il demanda une indemnité pour le prince. Mazarin se montra très facile sur cette question ; il donna un pouvoir très étendu à nos plénipotentiaires, qui n’épuisèrent pas le crédit qui leur fut ouvert pour ce règlement. Après débat du préjudice causé, que les impériaux évaluaient à 4 millions de rixdales, l’indemnité fut et demeura fixée à 3 millions de livres tournois [1]. L’annonce de cette conclusion combla de joie la cour de France, et la correspondance de l’époque nous en révèle de nombreux témoignages.

D’accord sur le fond, il restait des questions de forme qui avaient beaucoup d’importance. La cession de l’Alsace pouvait être faite de deux manières différentes, ou par voie d’incorporation au territoire français à l’instar des autres provinces du royaume, ou par voie de simple substitution du roi de France à l’empereur ou au landgrave d’Alsace, en laissant subsister le lien d’attache de ce pays avec le corps germanique. La première pensée de la cour de France avait été favorable à ce dernier moyen, et c’était l’avis très prononcé de nos plénipotentiaires à Munster. La présence du roi dans les

  1. Ils ont été payés, et les acquits en sont encore aujourd’hui dans nos archives publiques. Les rédacteurs de l’Art de vérifier les dates les ont vus et compulsés au Louvre en 1767. (Voyez t. III, p. 88.)