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CORRESPONDANCE
A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES.


Mon cher monsieur,

Vous croyez donc que, sans lasser vos lecteurs, on peint vous écrire encore, et toujours, sur le même sujet ? En est-il un autre après tout ? Que dire aujourd’hui, que faire, que penser, de quoi parler, sinon de cette France qu’on nous dévaste, et de ce Paris qu’on prétend affamer ? Tout pâlit, tout s’éteint, tout intérêt est mort devant ce terrible drame, l’invasion de notre pays ! Parlons-en donc, ne fut-ce que pour nous aguerrir aux épreuves qui nous attendent, pour élever nos cœurs à la hauteur de nos devoirs, et avant tout pour payer notre dette à ceux qui se font tuer pour nous.

Cette noble armée, nous l’avons vue naître et grandir, nous tous habitans de Paris ; mous avons suivi, jour par jour, son laborieux apprentissage, ses transformations, ses progrès. Elle est notre enfant, j’ose dire, par la sollicitude et l’amour que nous lui portons. Je les vois encore entrer, vers les premiers jours de septembre, je les vois cheminer par nos rues, ces longues files de jeunes gens, vêtus de toile, en sarraux et en blouses, l’air étonné, honnête, même un peu gauche, marchant à peine au pas, sans tambour ni musique, et le soir, encore presque en famille, prenant gîte dans nos maisons. Qui aurait alors osé dire que c’étaient là des soldats ? Et pourtant ce sont eux, ce sont ces enfans, ces novices, qui, sur les coteaux de la Marne, ont fait plier les Prussiens ; mais aussi quel travail ! Vous les avez vus, comme moi, dans leurs nouveaux habits, au Carrousel, au Louvre, par nos avenues, sur nos places, s’exerçant du matin jusqu’au soir, et se donnant à la manœuvre si franchement et de si grand cœur que la foule en battait des mains ; puis à Cachan, à Bagneux, à l’Hay, prenant leur dernière leçon et passant au sérieux exercice sous la mitraille de l’ennemi. Je ne parle ici que de nos mobiles ; mais ce qui ne vaut guère moins que d’avoir en si peu de temps transformé des conscrits en bonne et solide troupe, c’est avec une troupe presque dégénérée d’avoir refait des soldats. Où sont ces traînards de Sedan, ces débris de Reischofen, ces rebuts de nos dépôts, qui, dans les premiers jours du siège, par l’oubli de toute discipline, par leur démarche hésitante, énervée et quelquefois plus affligeante encore, portaient le deuil dans nos esprits ? Demandez aux Prussiens stupéfaits ce qu’ils sont aujourd’hui, et quelle était leur attitude à Villiers et à Champigny. Vient enfin cette autre surprise, qui n’est pas