Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/758

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des différences redoutables se dressaient devant moi. La guerre, comme nous, les avait pris au dépourvu ; un espionnage habile, prémédité de longue main, s’était exercé chez eux ; la trahison avait soustrait leurs armes, vidé leurs arsenaux ; comme nous, une confiance aveugle jusqu’au dernier moment les avait endormis, et en toute rencontre dans les débuts de ces longues campagnes ils avaient, comme nous, été battus, toujours battus ; mais comme ils avaient pris grandement leur désastre ! avec quelle énergie, quelle foi en eux-mêmes, quelle inaltérable confiance, quelle invincible ténacité ! Comme au bout de l’année ils avaient en frappant du pied fait sortir de leur sol par centaines de mille et les soldats et les fusils ! Quelles fournaises ils avaient allumées pour vomir sans relâche de monstrueux instrumens de mort ! Allions-nous faire comme eux ? en serions-nous capables ? L’idée n’osait guère m’en venir. Je voyais fondre nos armées, l’espoir d’en voir renaître me semblait hasardé, et malgré moi j’étais tenté de croire que de si gigantesques efforts n’étaient pas faits pour nos races vieillies, qu’il y avait dans ce nouveau monde je ne sais quel filon de jeunesse et d’audace désormais inconnu à l’ancien hémisphère, où l’heure peut-être commençait à sonner d’obéir à l’éternelle loi, vieillir, végéter et périr.

Non, croyez-moi, nous n’en sommes pas là. Nous pouvons sans baisser la tête assister à ce grand spectacle ; nous pouvons étudier à fond les campagnes de Grant, de Sherman ou de Mac-Clellan, suivre les rives du Potomac, visiter les champs de bataille de Bull-Run ou de Faïr-Oakes, de Richmond ou de Hasper’s Ferry. Ces grandes armées, subitement levées et en quelques semaines armées, équipées, instruites, menées au feu, n’ont plus rien qui dépasse la mesure de notre croyance, rien surtout qui nous humilie. Ce que Paris vient de faire depuis deux mois, ce que de son côté, j’en suis sûr, la France est en train de faire, ce qu’elle prépare, ce qu’elle accumule de moyens de défense, de tentatives d’agression et de délivrance, tout cela n’est pas d’un peuple décrépit. J’en avais déjà pleine assurance même avant ces derniers combats : rien qu’à voir l’aspect de nos troupes, et nos remparts et nos canons, je commençais à ne plus craindre les souvenirs de l’Atlantique ; mais depuis ces éclatantes preuves de l’élan, de la solidité, des vraies qualités militaires de nos soldats improvisés, je me sens encore plus dispos à me rafraîchir la mémoire de ces faits d’armes merveilleux. Il n’est pas, que je sache, lecture plus profitable, plus fortifiante, et qu’il faille aujourd’hui recommander davantage. C’est un cordial souverain. Et pourquoi ? Parce que vous y voyez ceux qui, à coup sûr, avaient le droit pour eux, les défenseurs du pacte fédéral, même après ces efforts inouïs, après d’incroyables sacrifices, après avoir réparé leurs échecs et à peu près rétabli leurs affaires, tomber encore deux ou trois fois dans de nouveaux abîmes de plus en plus profonds, sans cesser de lutter,