Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 91.djvu/765

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas très spontané ; Paris seul ou presque seul a tenu, selon son habitude, à se distinguer dans ce mouvement par l’étrangeté de ses choix. Les élections parisiennes sont à coup sûr un des spécimens les plus curieux de la confusion des esprits au lendemain du siège. Que représentent-elles, ces élections ? Mais d’abord il faudrait savoir comment elles se sont faites, si même elles sont achevées, si on a fini par dégager ce grand inconnu que la population parisienne est allée jeter dans l’urne. On s’est si bien passé toutes les fantaisies possibles de candidature, que trois mille noms ont été trouvés, dit-on, au fond de l’urne. Il y a cinq jours qu’on pointe des bulletins, et on n’est pas bien certain d’être arrivé à débrouiller ce chaos. On n’arrivera peut-être jamais à un résultat absolument précis. Jamais, en vérité, un scrutin n’a mieux ressemblé à une loterie. Assurément ces élections de Paris sont la condamnation la plus sensible et la plus étrange du scrutin de liste tel qu’on le pratique. L’expérience est décisive. Comment veut-on en effet qu’il y ait moyen de se reconnaître dans cet indescriptible tumulte de noms étonnés de se trouver ensemble ? Ces malheureux scrutateurs, qui ont à faire un dénombrement impossible, sont aussi embarrassés que les électeurs eux-mêmes qui ont à choisir quarante-trois candidats. Pourquoi ne propose-t-on pas tout de suite de faire élire par chacun de nous les sept cent cinquante membres de l’assemblée ? Ceux-là mêmes qui ont le plus l’habitude de la vie politique et qui connaissent le mieux les hommes de leur temps éprouvent d’étranges perplexités dès qu’ils ont à choisir au-delà d’un certain nombre de candidats. Ceux qui sont peu au courant des affaires publiques en savent naturellement bien moins encore et doivent être plus embarrassés, à moins qu’ils n’aillent porter docilement à l’urne la liste qu’ils reçoivent d’un comité. Il en résulte nécessairement des élections qui sont le résultat d’un mot d’ordre aveuglément suivi, ou qui présentent ce caractère tumultueux et baroque que nous voyons.

Dans tous les cas, c’est la représentation publique livrée au hasard. Après cela cependant, nous ne méconnaissons pas que dans ces élections parisiennes, telles qu’elles apparaissent, il y a une couleur dominante et parfaitement significative. S’il y a quelques noms qui ont pour tous une valeur sérieuse, il y en a une multitude d’autres qui représentent tout ce qu’on voudra, depuis le ressentiment de la défaite et l’esprit de fronde d’une population trop longtemps captive jusqu’au socialisme le plus avancé. À côté des amiraux et des écrivains qui doivent leur renommée au travail, il y a les délégués de l’internationale, les démagogues sortis on ne sait d’où, les agitateurs du 31 octobre, les libellistes épileptiques, — et les modérés, ceux qui formeraient une représentation sérieuse, sont à coup sûr une petite minorité dans cette liste parisienne. La fine fleur révolutionnaire l’emporte. Paris a voulu se donner ce luxe d’une députation aux couleurs voyantes qui ressemble à une protestation contre. tout ce qui existe. Est-ce l’effet de l’inertie des modérés,