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LES MÉSAVENTURES


D’UN PEUPLE HEUREUX




III.

Il serait inutile de se le dissimuler : au début de la guerre de 1870, les vœux du peuple anglais étaient favorables à la Prusse. Les Anglais sont généralement trop instruits des affaires publiques pour avoir admis sans conteste que l’empereur Napoléon III fût l’agresseur. En aucun pays de l’Europe, la politique cauteleuse de M. de Bismarck n’avait été jugée avec plus de sévérité pendant les années précédentes ; mais la révélation imprévue des anciens projets de l’empereur contre la Belgique produisit un effet déplorable, et puis il existait entre la Grande-Bretagne et la Prusse une amitié séculaire, basée sur des intérêts communs et sur l’absence de toute cause de rivalité. C’est à peine si depuis cent ans il y a eu deux ou trois années de mésintelligence entre ces deux états. De plus l’érection d’un grand empire militaire au centre du continent européen n’avait rien d’inquiétant pour une nation qui met sa confiance et son espoir dans les armemens maritimes. Résolu depuis longtemps à se désintéresser des affaires européennes, le gouvernement anglais était satisfait de sentir la Prusse devenir un contre-poids à la France, dont les rancunes mal éteintes et les instincts belliqueux causaient parfois quelques soucis. Lamentable exemple de l’imprévoyance humaine ! l’empire d’Allemagne existe depuis deux mois à peine, et déjà l’Angleterre éprouve de ce côté plus d’inquiétudes que la France ne lui en avait inspiré en cinquante ans.

« On n’a jamais vu un grand empire militaire fondé par la violence vivre en paix avec ses voisins, » écrivait mélancoliquement de Versailles le correspondant d’un journal anglais au moment où le roi de Bavière, plus humilié que ne le sera jamais la république fran-