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sions, des préjugés, des velléités de réaction et des fureurs agitatrices, c’est possible ; la masse est certainement aussi patriotique que modérée ; elle se disciplinera, elle marchera sous l’influence prévoyante et libérale de M. Thiers ; elle se dira qu’avant d’ouvrir la porte à toutes les divisions, à tous les antagonismes, elle a pour premier mandat de commencer cette œuvre de réparation qui s’impose à tous. C’est là ce qu’il y a de plus pressant, liquider le passé, savoir où nous en sommes, inventorier nos forces et nos ressources, refaire la France, rétablir l’autorité de toutes ces notions essentielles sans lesquelles il n’y a ni société ni gouvernement, pas plus avec la république qu’avec la monarchie, et ce n’est pas, nous l’avouons, l’œuvre la plus facile.

Il faut dans tous les cas entrer dans cette ère nouvelle avec un esprit éclairé par de si effroyables malheurs, en sachant bien que nous sommes tenus d’oublier beaucoup et de beaucoup apprendre. Il faut nous accoutumer au travail, aux sévérités de la vie, au respect de la vérité, à un sentiment plus sérieux des choses. Depuis longtemps, il faut bien l’avouer, nous avions oublié tout cela, nous avons vécu d’infatuations et de frivolités, abandonnant les affaires de la France à qui voulait les prendre, et ce n’est pas sans raison qu’on pouvait écrire récemment : . « Ce qui nous a perdus, ce n’est pas la Prusse, c’est la bohème. » La France est faite pour avoir d’autres gouvernans. Il y a surtout deux choses inséparables qu’il faut faire respecter dans la politique, la souveraineté nationale et la liberté. Qui donc les menace ? direz-vous. Tout le monde en parle, on ne jure que par elles. — Qui les menace ? Ce sont précisément ceux qui en parlent le plus, et qui, sous prétexte de république, ne respectent pas plus la souveraineté nationale que la liberté. Ce sont ceux qui se figurent que la république, c’est l’agitation en permanence, la confusion, la tyrannie des coups de main, la prédominance des passions subalternes et des cupidités ambitieuses. Ils ont beau être désavoués dans les élections, ils outragent l’assemblée nationale nommée par le pays, ils l’appellent une « majorité rurale, » car ils sont occupés pour le moment à destituer les campagnes. Vous avez vu, il n’y a pas bien longtemps, une réunion lyonnaise proposer gravement une convention nationale qui ne serait élue que par les villes. À Grenoble, un parfait démocrate s’écriait : « Les paysans ne sont bons qu’à planter des pommes de terre et à engraisser des pourceaux. » A Paris même, dans l’assemblée où on a proclamé le résultat du scrutin, n’avez-vous pas vu une troupe d’agitateurs bafouer les noms des élus populaires et réserver leurs acclamations pour ceux de leurs chefs qui ne venaient qu’à la fin de la liste ? Voilà le respect qu’on professe pour le suffrage universel et la souveraineté nationale. Ce n’est pas la république par la liberté qu’on veut, c’est la dictature des minorités violentes. La France vit depuis longtemps par malheur dans cette atmosphère d’exci-