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des voisins, qui, sans s’être concertés, ont tous eu l’idée de fournir des moyens de transport, et de se servir de leurs jambes plutôt que de laisser un électeur privé de son droit. Pas une abstention ! Ce vote au chef-lieu de canton a paru une espèce de défi qu’on a voulu accepter. — Dans la journée, on vient nous dire que tout est calme, qu’il n’y a pas eu l’ombre d’une querelle, et notre village rentre sans avoir manqué à sa parole.

Les journaux confirment la démission Gambetta, et annoncent l’arrivée à Bordeaux de plusieurs membres du gouvernement de Paris. — Je reçois de Paris une première lettre par la poste ; mais, comme les Prussiens veulent lire notre pensée, on ne se la dit pas et on est moins bien informé que par les ballons.

Jeudi 9 février.

J’ai attendu Maurice, qui est rentré à trois heures du matin. Il avait été cloué à un bureau de dépouillement. La liste libérale l’emporte jusqu’ici chez nous dans la proportion de cent contre un.

On m’assure que les choix de notre département sont réellement libéraux et même républicains, qu’en tout cas ils ne sont nullement réactionnaires. Dieu veuille qu’il en soit ainsi dans toute la France, et que les hommes du passé ne profitent pas trop de l’irritation produite dans les masses par la tentative d’étouffement du vote. J’ai de l’espérance aujourd’hui ; notre pauvre France a appelé le bon sens à son aide, et elle est disposée à l’écouter. Ce n’est pas une majorité restauratrice que le bon sens demande, c’est une majorité réparatrice. Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre ? Je ne le crois pas ; mais, s’il est constaté qu’elle les a encore, espérons qu’elle ne sera pas lâche, et qu’elle usera de ce pouvoir et de ces moyens.

Quoi qu’il arrive, l’équilibre rompu entre la France et son expression va se rétablir. C’était la première condition pour nous rendre compte de notre situation, qu’on nous défendait de connaître et que nous allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les principaux intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes charges ; il était temps de se rappeler qu’ils n’appartiennent pas plus à un parti qu’ils ne doivent appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter. Ce n’est pas parce que l’empire en a disposé par surprise qu’une république a le droit d’agir de même et de sacrifier l’homme à l’idée, l’homme fût-il stupide et l’idée sublime.

Une guerre continuée ainsi ne pouvait produire l’élan miraculeux