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abordées et résolues, à propos d’une seule ville, tant de questions importantes sur l’histoire de Rome, avait été accueillie avec la plus vive admiration, et ce poète illustre était devenu en quelques années le savant le plus populaire de l’Italie.

Tel était l’homme dont Séguier allait être pendant vingt-deux ans le compagnon, le collaborateur et l’ami. L’honnête et timide antiquaire fut séduit du premier coup par le charme de ce grand esprit ; il lui fut impossible de s’en détacher, et, quoiqu’il regrettât sans doute ses paisibles études, sa modeste maison, il le suivit sans hésiter dans toutes ses courses. Ils visitèrent la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Séguier a laissé de ces voyages une relation manuscrite qui ne ressemble guère aux récits qu’il est de mode d’écrire aujourd’hui. Nos deux voyageurs n’étaient pas des touristes qui allaient admirer des sites nouveaux. Quoique naturaliste de profession, Séguier ne s’est jamais attaché à dépeindre la nature. C’est à peine s’il aperçoit qu’à Londres les jardins sont disposés autrement qu’en France, et « qu’ils n’ont pas de parterres avec des ifs et des buis. » En revanche, il a grand soin de relever exactement le nombre des inscriptions qu’il a copiées avec le marquis à Arles et à Narbonne, les curiosités qu’ils ont vues chez l’intendant Le Bret ou le président de Mazaugues à Aix, chez le marquis de Caumont à Avignon, chez le président Bouhier à Dijon, chez l’abbé Le Bœuf à Auxerre. Leur voyage était une véritable tournée d’érudits. On allait à petites journées, accueilli par les savans, fêté des académies ; on traversait rapidement les grandes villes modernes, qui ne contiennent ni inscriptions ni manuscrits, et l’on s’arrêtait avec complaisance dans les villages où se trouvait par hasard quelque débris antique. On s’oubliait dans les bibliothèques importantes, et l’on s’éloignait souvent des routes frayées pour aller visiter à travers champs quelque ruine curieuse. C’est ainsi qu’ils mirent trois longs mois à se rendre de Nîmes à Paris.

Paris, où ils arrivèrent au commencement de 1733, les retint bien plus qu’ils ne pensaient. Ici le journal de Séguier prend plus d’intérêt par l’importance des personnes avec lesquelles il se trouva en relation. L’auteur de Mérope et de la Verona illustrata fut reçu de tout le monde avec une grande distinction. Sur la demande du cardinal de Polignac, l’Académie des Inscriptions, qui n’avait pas de place à donner, s’empressa de le nommer membre surnuméraire. Les deux voyageurs connurent tous les hommes célèbres de ce temps, Boze, Mairan, les Jussieu, Fontenelle, « qui conservait à quatre-vingts ans tout le feu de son esprit, » Réaumur, Bouchardon, Maupertuis, et le président de Montesquieu, dont ils admirèrent beaucoup l’esprit vif et enjoué : il n’avait encore écrit que