Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 92.djvu/54

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des lois aux vainqueurs ! » Croit-on qu’un ami de saint Paul se serait exprimé avec cette violence ? L’église parlait-elle ainsi de la loi de Moïse le lendemain du jour où elle venait de s’en séparer ? On attaquait sans doute l’intolérance des pontifes et des prêtres, le rigorisme minutieux des pharisiens ; mais on respectait les vieilles croyances. On disait avec le maître qu’on venait accomplir la loi, non la détruire, et l’on se serait gardé de scandaliser par des attaques inconvenantes les Juifs pieux qu’on voulait attirer à l’Évangile. La façon dont Sénèque s’exprime sur eux n’est pas celle d’un disciple du Christ ; c’est celle des beaux esprits du paganisme, qui ne tarissaient pas de railleries et d’insultes quand ils parlaient des habitans de la Syrie et de la Judée, qui disaient hautement que c’étaient des nations nées pour la servitude (nationes servituti natœ), et qui même les regardaient comme la lie de l’esclavage (despectissima pars servientium). Sénèque parle d’eux comme Cicéron, comme Pline, comme Quintilien, comme Tacite. Rien n’indique qu’il les connût mieux, qu’il les estimât plus ; rien ne révèle en lui l’adepte d’une religion sortie récemment du mosaïsme, et qui ménage encore le culte dont elle procède.

A ces raisons, on en ajoute une autre sur laquelle on insiste volontiers, et qui semble décisive. On rappelle le peu de bruit que fit à Rome la révolution chrétienne au Ier siècle. Longtemps les lettrés, les gens du grand monde, tous ceux qui étaient placés au sommet de cette société brillante, ne parurent pas s’apercevoir du grand événement qui s’accomplissait au-dessous d’eux. C’est seulement sous Trajan que le nom des chrétiens commence à se trouver dans les écrits des historiens ou des polygraphes, chez Tacite, chez Suétone, chez Pline ; mais combien ils y sont encore incompris et méprisés ! Sénèque appartenait à cette aristocratie dédaigneuse ; il était même un de ceux qui pensaient le plus de mal de la foule, et il recommandait à ses disciples comme le premier des devoirs de vivre loin d’elle. Comment veut-on que du haut de son orgueil philosophique il ait prêté l’oreille à ces humbles prédications qui se faisaient en mauvais grec dans les synagogues ou les boutiques du quartier juif ? On croit donc pouvoir affirmer que, loin d’avoir embrassé l’Évangile, il n’a pas même pu le connaître ; on pense qu’il avait une bonne raison de ne pas se convertir à la religion nouvelle, c’est qu’il n’en a jamais entendu parler. Cette opinion a été souvent soutenue avec insistance, et beaucoup la regardent comme le principal argument de ceux qui nient les rapports de Sénèque et de saint Paul ; elle me semble pourtant moins solide qu’on ne le croit. Est-on vraiment sûr que le christianisme ait été tout à fait ignoré de la société polie du Ier siècle ? Sans doute personne alors ne paraît en