Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/496

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par les exigences du monde qui les entourait. Paris voulait danser sur des ruines. Une dynastie contestée ne pouvait faire obstacle à ses goûts, à sa passion de luxe et de plaisirs. Elle y cédait par entraînement et par nécessité. — Voilà ce qui apparaît des témoignages de l’époque. Les doléances de Mézeray sur ce point ont été reproduites avec trop de facilité peut-être par les historiens qui l’ont suivi, dont la plupart ont mis cette passion toute française à la charge du roi Jean, qui n’en doit répondre que pour la part qu’il y a prise.

Les sources de l’histoire du xive siècle sont aujourd’hui plus abondantes et plus épurées qu’elles ne l’étaient naguère. Remarquons d’abord que le témoignage en est unanimement favorable à la réputation du roi Jean. L’honnête et sincère Anquetil y avait conformé ses récits ; la direction différente des idées explique la prévention qui domine en d’autres livres malgré les qualités supérieures qu’il serait injuste de ne pas reconnaître et proclamer. Les principaux témoignages contemporains sont ceux de Froissart, des chroniques de Saint-Denis, de G. de Nangis, de Villani, des ordonnances imprimées et des dépôts d’archives, déjà explorés par le savant Secousse, mais qui recèlent encore des trésors inédits d’information, témoin le spécimen que nous en offre l’histoire du château de Saint-Sauveur de M. Léopold Delisle. Une saine critique de ces sources est nécessaire pour en tirer la vérité. Celle de Froissart tout d’abord a fait de nos jours des progrès dont il faut tenir compte, et qui sont restés inconnus à M. de Sismondi, dont au reste ils n’auraient changé ni les partis-pris, ni la voie ; il n’a pas même pu employer le Froissart de M. Buchon, et ses successeurs n’ont connu ni les travaux de M. de Lettenhove, ni ceux de M. Siméon Luce. Nous savons aujourd’hui que Froissart, ce grand artiste, n’a commencé à exercer son talent que vers 1360. Il vivait de sa plume, et s’était proposé, pour l’amusement des châteaux, de substituer le drame de l’histoire aux romans de la chevalerie, dont la passion était déjà calmée à la fin du xive siècle. Il tenait bureau de rédaction, ou tout au moins de copistes multipliant pour son compte les exemplaires de ses chroniques, qu’il soumit deux ou trois fois dans sa vie à un remaniement général, et dont en outre il varia la rédaction, selon qu’il était mieux renseigné ou selon la personne du destinataire auquel était adressé le manuscrit. De là le nombre prodigieux de ces manuscrits, que nous sommes loin encore de posséder au complet, et de là ces différences que depuis longtemps on avait signalées dans les principaux exemplaires ; de là aussi l’insurmontable difficulté de publier un texte autorisé de Froissart. M. Dacier l’avait jadis reconnu, et M. Buchon mieux encore. Depuis la mort de ces laborieux érudits, de curieuses recherches et d’heureuses découvertes ont augmenté la difficulté, et M. de Lettenhove n’a cru