Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/558

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têtes détraquées qu’on pouvait impunément se mettre en insurrection contre tout un pays, qu’il était possible d’aller longtemps ainsi, en jouant au gouvernement et au soldat, en désorganisant une grande cité, en entretenant toute une population sans travail, sans industrie, sans commerce, dans la suspension de toute vie intellectuelle et matérielle ? Autre hypothèse : nous admettons encore, si l’on peut rien admettre ici, que, la guerre étant donnée, on puisse être entraîné dans l’ardeur du combat à quelqu’un de ces actes extrêmes qui consternent une nation. On veut résister à outrance, on se défend derrière des barricades, on est vaincu, et pour prolonger la défense ou pour épouvanter l’ennemi, dans une inspiration de désespoir on met le feu à un monument, à un édifice ; mais non, ce n’est point cela, et c’est justement ce qui donne une si effroyable signification à cette émouvante catastrophe de la première des villes du monde.

Non, ce n’est ici évidemment ni une inspiration du désespoir, ni une œuvre d’un hasard malfaisant. Tout au contraire est calculé et combiné ; les moyens sont préparés, on a fait appel aux ressources de la chimie ; les monumens mêmes promis à la destruction sont désignés d’avance. On commence par abattre la colonne Vendôme, la chapelle expiatoire de Louis XVI ; on démolit, puisqu’on a encore le temps. Vienne l’heure pressante du suprême combat, le marteau des démolisseurs ne suffit plus : l’incendie sait où il doit aller, il va droit aux grandes œuvres, aux édifices que la haine lui a signalés ; il va aux Tuileries, qui ne sont pas seulement l’ancienne demeure des souverains, qui portent jusque dans les airs le génie de Philibert Delorme, au Louvre, où sont réunies toutes les merveilles des arts, au ministère des finances et à la caisse des consignations, ces deux grands dépôts des titres de la richesse publique, au Palais de Justice, où tout parle de la loi. Cette variété de démolitions et d’incendies procède de la même pensée ou du même instinct furieux. En s’attaquant à ces pierres séculaires ou à ce bronze, c’est la France qu’on frappe à la tête et au cœur, qu’on atteint dans sa gloire, dans ses souvenirs, dans ses traditions, dans sa personnalité historique, dans sa fortune. Peu leur importe, tout doit disparaître avec eux puisqu’ils vont être vaincus, et chez ces théoriciens de l’incendie il y a un si féroce égoïsme qu’ils n’épargnent pas même l’Hôtel de Ville, le palais du peuple, s’il en fut, l’hôtellerie de toutes les révolutions. Point de grâce pour l’Hôtel de Ville, c’est encore le vieux monde ; mais comment parler du respect des pierres, des monumens et de l’histoire à ceux qui n’ont pas craint d’enduire de pétrole les parois de leurs ambulances du Luxembourg, au risque de brûler leurs propres blessés ?

Sans doute ils n’ont pu accomplir leur œuvre tout entière, ils n’ont réussi qu’à moitié, puisqu’ils ont été arrêtés avant d’avoir pu aller