Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/108

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d’hui la commune de Paris n’est plus qu’un souvenir sinistre, assez présent pour qu’on en puisse embrasser exactement tous les détails, assez loin de nous déjà pour qu’il soit possible de l’évoquer sans colère, sinon sans indignation et sans amertume. D’un autre côté, l’œuvre de délivrance accomplie avec tant d’habileté et de courage par le gouvernement et par l’armée parle assez haut pour qu’il soit permis, sans les affaiblir et sans leur manquer de reconnaissance, de laisser à l’un et à l’autre leur part de responsabilité dans les malheurs qu’ils ont si heureusement réparés. Ils ont reconquis le droit d’entendre la vérité et rendu aux honnêtes gens de Paris celui de la dire.


I.

Le 18 mars 1871, vers six ou sept heures du matin, le rappel était battu dans tous les quartiers de Paris. C’était convoquer à la fois l’émeute et les défenseurs de l’ordre, ou, pour mieux dire, c’était donner tout l’avantage à l’émeute. Depuis un mois, une partie de la garde nationale parisienne était ouvertement en état de révolte. Elle avait accepté une direction illégale qui fonctionnait au grand jour. Elle s’était assuré des espèces de camps retranchés, où elle avait entassé un nombre formidable de canons dont elle s’était emparée sous prétexte de les soustraire aux Prussiens. Elle se livrait chaque jour à des démonstrations séditieuses sur la place de la Bastille, autour de la colonne de la liberté. Si un certain ordre et une sorte de discipline militaire présidaient à ces promenades soi-disant patriotiques, elles donnaient lieu, dans la foule qui se pressait pour y assister, à des manifestations d’un autre genre, souillées plus d’une fois par des actes d’une férocité sauvage. — Chaque nuit voyait se produire des tentatives, soit pour forcer les portes d’une prison et délivrer les détenus politiques, soit pour mettre au pillage un dépôt de cartouches, et ces tentatives rencontraient rarement une résistance sérieuse. Il n’y avait point toutefois, chez la plupart des gardes nationaux qui commettaient ou qui laissaient commettre ces actes de désordre, un parti-pris de rompre avec l’ordre légal. La révolte n’était complète qu’autour des canons de Montmartre, et des symptômes de plus en plus manifestes de lassitude permettaient d’espérer qu’elle tomberait d’elle-même. Partout ailleurs, les mêmes hommes obéissaient à la fois aux autorités régulièrement constituées et à des pouvoirs irréguliers qui, en vertu d’une prétendue élection dont ils n’ont jamais fait connaître ni la date, ni la forme, se donnaient les noms de Comité central et de Fédération de la garde nationale. L’ordre et le désordre se servaient ainsi tour à tour, quelquefois tout ensemble, des mêmes in-