Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/128

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mune était parmi leurs adhérens ; mais il s’y trouvait aussi bon nombre d’honnêtes gens égarés ou aigris. D’autres propositions, plus modérées, mais non moins inopportunes, étaient présentées par des hommes à qui l’insurrection n’inspirait qu’horreur. Le refus inévitable auquel ils s’exposaient fournissait de nouveaux griefs aux ennemis de l’ordre ; les passions factieuses s’emparaient même des formes bienveillantes dont ce refus était entouré pour jeter la défiance entre le pouvoir exécutif et l’assemblée. La masse des hommes d’ordre ne se laissait pas entamer par toutes ces causes de malentendus ; mais, privée désormais de toute garantie légale, voyant la situation de plus en plus trouble, elle se laissait aller à l’impatience, au découragement, et, si elle ne s’égarait pas dans ses vœux, elle ne savait, en dehors d’un seul homme, en qui mettre sa confiance.

Une vaste conspiration dans l’intérêt de l’ordre avait donc contre elle toutes les chances. Elle fut tentée cependant, reçut une extension considérable, s’assura des instrumens dans les rangs et parmi les chefs de l’insurrection, et, quoique soupçonnée, quoique dénoncée à la population par la commune, qui prétendait tenir « tous les fils de cette intrigue ténébreuse, » elle sut se dérober à toutes les recherches. Un jeune lieutenant de vaisseau qui avait concouru à la défense de Paris comme colonel d’une légion bretonne, M. Domalain, en prit l’initiative. Il fut activement secondé par un lieutenant-colonel de l’ancienne garde nationale, M. Charpentier. Il s’agissait non pas d’un soulèvement, mais d’un concours énergique à donner aux troupes lorsqu’elles entreraient dans Paris. Plusieurs milliers d’hommes étaient acquis à cette œuvre de délivrance, et ils pouvaient compter que la partie la plus ferme des honnêtes gens restés à Paris n’hésiterait pas à les suivre au moment décisif. Le gouvernement était averti, un signe de reconnaissance convenu, une proclamation préparée. Tout fut déconcerté par l’entrée, inopinée pour elle-même de l’armée, le 21 mai. Il ne put être entrepris que quelques mouvemens isolés, doublement périlleux, car sans ordres, sans mots de ralliement, on avait tout à craindre de la défiance des soldats comme de la fureur des fédérés. Les hommes de cœur qui ont payé de leur vie ces actes d’audace, les commandans Durouchoux et Poulizac, le capitaine Verdier, n’en font que plus d’honneur à la garde nationale fidèle.

De tels traits d’héroïsme ont été rares par la faute des circonstances ; mais le courage et le dévoûment des honnêtes gens de Paris ont pu se prodiguer sous bien d’autres formes pendant le règne et à la chute de la commune. Refuser de servir un pouvoir usurpateur n’est qu’un courage négatif commandé par le strict devoir. Il ne faut pas l’admirer dans les classes supérieures, pour lesquelles les moyens de fuir ou de se cacher ne manquaient point, et