Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/174

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


taches d’un brun noirâtre. Une main sanglante avait appliqué l’empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de plâtre; des lambeaux de vêtement restaient accrochés entre les haies; sur un buisson, on apercevait deux petits bas d’enfant qu’on y avait mis sécher. Sur la façade d’une maison labourée par un paquet de mitraille, l’appui d’une fenêtre à laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis pots de fleurs en faïence bleue. Quelques malheureux se promenaient parmi ces décombres. Il s’en dégageait une odeur affreuse de cadavres en putréfaction. Des fragmens d’armes jonchaient le sol. C’était navrant, horrible, hideux. Le village était comme éventré. Une famille vêtue de loques s’était blottie sous un appentis : elle nous regardait passer avec des frémissemens effarés. Peut-être cherchait-elle son foyer; son malheur dépassait le nôtre : des soldats lui jetèrent des morceaux de biscuit.

Bazeilles traversé, notre marche continua. On ne pouvait ni s’arrêter, ni se reposer. Chaque étape était marquée d’avance avec un temps déterminé pour les parcourir. Nous étions partis de Sedan à onze heures un quart, et nous arrivions à Stenay à huit heures du soir, après une halte d’une demi-heure. Une surprise heureuse m’attendait à Stenay. L’officier à qui je servais d’ordonnance, et qui poussait la bonté jusqu’à me traiter en ami plus qu’en soldat, voulut bien me présenter à un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du préfet prussien l’autorisation de loger les camarades du 3e régiment, auquel il avait appartenu. Une place me fut offerte à la table hospitalière autour de laquelle M. D... les reçut. Je m’empressai d’accepter. Quelle faim! Jamais soupe fumante, jamais bœuf bouilli ne dégagèrent arômes plus savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes lèvres. Il y avait huit ou dix jours à peu près qu’une bouchée de nourriture honnête ne les avait traversées. On parlait beaucoup à mes côtés, et les récits s’entrecroisaient avec les questions; je n’entendais rien, je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l’estomac d’un volontaire, majeur depuis un an à peine, l’abus du son délayé dans l’eau pure, et trente-deux kilomètres avalés d’une traite! Rien ne le comble; M. D... riait de mon appétit. La nappe enlevée et le café pris, il me permit de m’étendre sur le tapis d’une chambre à coucher. Les lits, les canapés, les matelas, appartenaient naturellement aux officiers. A peine étendu, je dormis les poings fermés. Une inquiétude me restait : pourrais-je me lever le lendemain matin? Il y avait là un problème que l’expérience seule pouvait résoudre.

A sept heures, le bruit qu’on faisait dans la maison me réveilla. J’essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulté que j’y parvins. Mon officier m’encourageait du geste et de la voix.