Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/176

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discipline impitoyable que l’armée prussienne applique aux vaincus après l’avoir subie elle-même l’engageait-elle à ne voir dans l’épuisement qu’un prétexte? Je l’ignore; mais ce que je sais bien, c’est que jamais aux étapes prochaines je n’ai revu aucun de ceux qui tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir.

Nous étions partis à neuf heures. Après la halte d’une demi-heure qu’on nous accorda vers midi, j’eus quelque peine à me mettre debout. L’un de mes pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m’occasionnait à chaque pas d’intolérables souffrances. Je jetais des regards d’envie sur les talus gazonnés du chemin. Les animaux avaient le droit de s’y reposer. Je voyais au milieu des champs des bœufs étendus dans l’herbe, et il me fallait marcher encore, marcher toujours; n’en pouvant plus, je tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats prussiens, chaussés de bottes excellentes, me regardaient faire, tout prêts à mettre le doigt sur la gâchette de leur fusil, si j’avais fait un pas dans les prés voisins. L’heure n’en était pas venue, car je n’avais pas renoncé à mon projet d’évasion. Je ne faisais qu’y songer au contraire, et cette pensée me donnait du cœur. Un sentiment d’amour-propre aussi me soutenait. D’autres, qui ne souffraient pas moins que mol, ne marchaient-ils pas?

Vers la tombée du jour, nous arrivions à Damvilliers. Ces chaumières qui nous indiquaient que le moment de la halte était venu me parurent superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l’œil les plus comfortables, lorsqu’on nous dirigea vers l’église, tous en masse. La porte s’ouvrit toute grande, on nous y poussa, et la porte se referma : nous venions de trouver le gîte que nous destinait la discipline prussienne. Il y avait là dans la nef et le chœur huit cents hommes à peu près. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des intermittences de rafales et d’averses; il eût fallu un feu de forge pour sécher nos vêtemens. Les poches de mon vaste pantalon étaient pleines d’eau; quand j’y plongeais les mains, il me semblait qu’elles entraient dans le bassin d’une fontaine. Je ruisselais, et nous étions huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttières. — Tant pis ! dit un zouave, je lâche mon robinet. — Il défit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on fait d’une serviette. Le mot avait fait rire; l’action parut sage, on l’imita. En un instant, le sol de l’église fut comme une mare; c’était là dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place où il devait être à peu près le moins mal. Toutes se valaient pour l’incommodité : des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de bois pour oreillers. Le pauvre curé de cette malheu-