Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/310

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nos officiers ont prise à la guerre de 1854 explique aisément le rôle qui leur a été dévolu en 1870. La campagne de Crimée a été pour eux la grande école; nous pouvons en méditer encore avec fruit les leçons.

Le second empire n’a pas, à proprement parler, d’histoire maritime, mais il n’a pas non plus de fastes militaires dans lesquels la marine n’ait inscrit ses services. Quand, pour me distraire du présent, j’essaie de vivre avec mes souvenirs, quand il m’arrive, dans la solitude que le temps m’a faite, de feuilleter mon journal de bord, je m’aperçois que ce sont les mouvemens de nos armées, tout autant que ceux de nos flottes, qui en ont rempli les pages. La campagne de Crimée entre autres n’a eu pour théâtre que l’horizon qui pouvait être embrassé de la dunette de nos vaisseaux. Nous avons, de cet observatoire, suivi, jour par jour et pendant de longs mois, les prodiges de valeur et de patience, qui ont signalé notre armée à l’admiration du monde. Ce que j’ai vu, je vais le raconter.


I.

Tout un règne s’était écoulé pour notre marine dans l’attente d’une crise qui n’éclata jamais. Chaque année appelait nos flottes devant Besicka; chaque année les renvoyait déçues à Toulon. Une génération entière d’officiers vieillit ainsi à l’entrée des Dardanelles. L’amiral Lalande était mort en 1845 sans avoir entrevu la terre promise. Ses élèves devaient être plus heureux. L’amiral Hamelin, le premier, franchit les portes de la Mer-Noire. Il était réservé à l’amiral Bruat de voir crouler les remparts de Sébastopol. Le vice-amiral Bruat avait été appelé, dans les derniers jours du mois d’octobre 1853, au commandement de l’escadre qui se rassemblait à Brest sous le nom d’escadre de l’Océan. Il m’écrivit sur-le-champ pour me proposer d’être son chef d’état-major. « Nous continuerons ensemble, me disait-il, les traditions de votre digne père et celles de l’amiral Lalande. » L’escadre de l’Océan se croyait destinée à opérer dans la Baltique. Elle reçut l’ordre d’entrer dans la Méditerranée. Les Russes venaient de franchir le Pruth, et menaçaient de se porter au-delà du Danube. On hâla noire départ pour Gallipoli. Une armée anglo-française se trouva bientôt rassemblée à l’entrée de la mer de Marmara.

Il y avait lieu de croire que les progrès des Russes ne nous laisseraient pas le temps d’aller défendre Constantinople; on éprouvait même quelques craintes pour la sûreté des flottes mouillées dans le Bosphore. Il fallait assurer du moins leur retour et se créer en même temps une base d’opérations d’où l’on pût, à un jour donné, re-