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ment sillonner en hiver; on se fût surtout refusé à croire que des escadres songeassent à rester mouillées sur les côtes de Crimée au-delà du mois d’octobre. Le salut de l’armée nous en faisait cependant une loi. Si les flottes s’éloignaient, l’hiver aurait bientôt vengé la défaite d’Inkermann. Tel était l’espoir des Russes, habitués à compter sur leur climat.

Chaque expédition maritime a eu sa tempête. L’expédition d’Alger a failli sombrer dans la baie de Sidi-Ferruch; mais qu’était ce coup de vent d’été auprès de l’ouragan qui se déchaîna sur les flottes alliées le 14 novembre 1854? Vers huit heures du matin, le vent s’éleva du sud; il fraîchit graduellement en tournant à l’ouest. La mer à midi était énorme. Les navires de commerce passaient à la dérive le long du Montebello, qui tenait ferme sur ses ancres. Le rivage se couvrait derrière nous de cadavres et de débris. Au mouillage de la Katcha, les navires de guerre eux-mêmes étaient en péril; les uns se voyaient contraints de couper leur mâture pour éviter d’aller à la côte, d’autres s’abordaient, plusieurs perdaient leur gouvernail : c’était un pêle-mêle affreux, un enchevêtrement incroyable. A la même heure, le Henri IV, le Pluton et un vaisseau turc étaient jetés sur la plage d’Eupatoria. La tourmente heureusement fut courte, elle passa comme un tourbillon sur la flotte, la laissant en partie désemparée.

Peut-être eût-ce été pour les Russes le moment de faire sortir leurs vaisseaux du port, ils nous eussent trouvés dans une singulière confusion; mais pour mettre leur flotte dehors il leur eût fallu la réarmer. Rappeler les équipages à bord des bâtimens, c’était anéantir la défense de la place; Sébastopol n’eût plus eu de remparts le jour où les matelots auraient manqué pour y servir les pièces. L’ennemi resta fidèle au plan qu’il avait adopté. L’attrait d’une tentative hardie et pleine d’éclat pouvait le séduire; il préféra réparer les brèches que le coup de vent avait faites à son estacade. Quatre vaisseaux et trois frégates furent employés à créer un second barrage intérieur. Le sacrifice de la flotte était depuis longtemps arrêté en principe, on voulait que ce sacrifice sauvât au moins l’arsenal. Il est vrai qu’on allait ainsi simplifier singulièrement le blocus. Nous n’avions plus que six vaisseaux russes à surveiller; nous prîmes le parti de renvoyer en France tous nos vaisseaux à voiles, et nous ne gardâmes sur la côte de Crimée que des vaisseaux à hélice. L’amiral Hamelin arbora son pavillon sur une frégate à vapeur; l’amiral Bruat fit entrer le Montebello dans le port de Kamiesh. Quand le Montebello eut suffisamment éprouvé ce mouillage, d’autres vaisseaux vinrent y prendre place à ses côtés. Les Anglais se réfugièrent dans la baie de Kazatch, baie voisine, plus ouverte, mais presque aussi sûre. Deux services distincts occu-