Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/344

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Mais, objectera-t-on, la monarchie ne peut pas se maintenir isolée sur un sol complètement nivelé par la démocratie et sans l’appui d’une aristocratie puissante. Les sociétés, à mesure qu’elles acquièrent plus de lumières et d’expérience, aspirent à se gouverner elles-mêmes. Déjà partout en Europe, sauf en Russie, les peuples ont repris en main la plupart des pouvoirs qu’ils avaient délégués à leurs gouvernans, et les monarchies absolues se sont transformées en monarchies parlementaires. Ce mouvement continuera, parce que les causes qui l’ont provoqué n’ont pas cessé d’agir, et prennent au contraire une force nouvelle. Le temps approche donc où toutes les nations, les unes plus tôt, les autres plus tard, ne laisseront plus subsister d’autres pouvoirs que ceux qui, par l’élection, représentent directement la volonté populaire, et ainsi elles adopteront la forme républicaine. Telle est bien l’idée générale qui domine, et elle est si répandue que même beaucoup de souverains la partagent, et ont cessé de croire à l’éternité des dynasties.

Cette opinion si accréditée rencontre en M. Passy un contradicteur armé d’argumens qui donnent à réfléchir. Ce n’est pas qu’il ait contre la république des préventions hostiles; loin de là, il admire la forme républicaine : il montre qu’en Grèce, en Italie, elle a présidé à l’épanouissement de civilisations qui, par la splendeur des beaux-arts, des lettres, des spéculations philosophiques, et par la grandeur des caractères, nous apparaissent comme les plus beaux momens de l’histoire humaine. M. Passy me semble être sur ce point dans la situation d’esprit de tous les hommes de notre temps qui ont réfléchi sur les questions politiques. Autrefois la république était l’objet pour les uns d’un ardent enthousiasme, pour les autres d’une violente aversion mêlée d’effroi. Ces sentimens ont presque complètement disparu. Le grand problème de notre temps est économique et social plutôt que politique. Ce qui occupe avant tout les hommes, c’est de savoir non pas comment les pouvoirs, mais comment les richesses se répartiront. Lisez les manifestes des comités révolutionnaires, écoutez ce qui se dit dans les ateliers, tâchez de surprendre les vœux encore muets des masses profondes qui vivent du salaire. De quoi s’agit-il? De fonder une forme de gouvernement plus libre, d’abolir la royauté? Non, c’est à peine si l’on en parle; ce que l’on veut, c’est mettre la main sur les instrumens du travail, sur la terre, sur le capital, pour le répartir entre les travailleurs associés en corporations, afin de leur assurer une plus large part des produits. La république, le suffrage universel, formes creuses, dit-on, qui enthousiasmaient les dupes, mais qui n’augmentent pas les salaires.

D’autre part, lisez les livres récens consacrés aux éludes poli-