Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/50

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obtenir un bénéfice éloigné. En même temps il est fier et il aime la gloire. Ne nous prendra-t-on pas pour des aventuriers ? ne nous confondra-t-on pas avec ces bandes affamées qui ne vont chercher en France qu’une occasion de faire fortune, qu’une proie à dépouiller ? disaient avec inquiétude les premiers volontaires hellènes. Leurs chefs ne les rassuraient qu’en leur promettant de ne laisser à la charge du gouvernement français ni leur équipement, ni leur nourriture, ni leur solde. Des fonds grecs, fournis par les riches familles des négocians hellènes, devaient suffire à tous leurs besoins. — C’est bien, répondaient-ils ; dans ces conditions, nous pouvons partir avec honneur. La vie n’est rien, et nous en faisons d’avance le sacrifice ; mais parlera-t-on de nous ? nos noms mourront-ils avec nos personnes ? — Les Athéniens du temps de Périclès n’auraient point pensé autrement. Le désir d’occuper le monde de soi trouble encore le rêve du Grec le plus obscur. — Vous savez, leur disait-on, pour satisfaire ce besoin du caractère national, qu’il n’y a pas de langue plus répandue que la langue française ; les livres français donnent la gloire, ils vous immortaliseront.

Il ne dépend pas de nous de tenir une promesse qu’une amitié indulgente a faite en notre nom, qu’un Chateaubriand et un Lamartine pourraient seuls acquitter. Ce qui dépend de nous, ce que nous devons à la Grèce, c’est de ne tromper aucune des espérances qu’elle fonde sur le génie français, de demeurer fidèles aux meilleurs souvenirs de notre passé, de reprendre une tradition trop longtemps interrompue. La France qu’on aime en Orient, à laquelle tous les peuples faibles rendraient bientôt leur confiance et leur amour, n’est pas cette France livrée à la volonté d’un homme qui a déconcerté et lassé l’Europe par la versatilité de sa politique, qu’on a vue successivement prendre les armes au profit des Italiens pour leur donner la Lombardie, et contre eux pour leur fermer le chemin de Rome, imposer un prince autrichien à une république mexicaine, et abandonner le Danemark aux convoitises de la Prusse. De 1815 à 1849, des gouvernemens libres donnaient de nous au monde une opinion plus favorable. Il y avait alors dans le pays un sentiment de la dignité nationale, un souci des affaires publiques, un contrôle des gouvernés sur les gouvernans qui n’eût permis à aucun pouvoir d’user les forces de la France en vaines expéditions, mais qui n’eût toléré non plus aucun oubli du droit des faibles, aucun abandon des justes causes. C’était le temps où nous affranchissions la Grèce, où nous faisions de la Belgique une nation indépendante, où nos bienfaits ne laissaient derrière eux aucune amertume, où la France ne retirait pas d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre, où les peuples comptaient sur nous comme sur les défenseurs na-