Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 94.djvu/571

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


soudainement éclairés, d’autres plongés dans les ténèbres. Les armes en faisceau brillaient et semblaient lancer des éclairs subits. Tout autour des brasiers, des groupes de soldats étaient couchés. Les uns dormaient roulés dans leur couverture; on les voyait comme des boules, la tête cachée sous un pli de laine; d’autres, assis, les coudes sur les genoux, le visage à la flamme, qui les couvrait de clartés rouges, semblaient réfléchir, le menton pris dans les mains. D’autres encore, accroupis, tisonnaient et faisaient jaillir du foyer des gerbes d’étincelles qui les couvraient de reflets pourpres : c’était un spectacle à la fois triste et doux. Il devenait terrible par la pensée quand l’esprit se représentait cette masse d’hommes se levant et se jetant sur d’autres hommes pour les tuer. Le bruit de notre marche cadencée qui se prolongeait sous les futaies réveillait à demi les soldats, ou attirait l’attention de ceux qui veillaient. Ils tournaient la tête, nous contemplaient un instant en silence, puis retombaient dans leur sommeil ou leur immobilité.

Le bois de Vincennes traversé, je ne vis plus derrière moi qu’un rideau noir baigné d’une lueur rouge qui s’éteignait dans la nuit, et que piquaient des points lumineux; nous marchions toujours. C’est ainsi que nous traversâmes Nogent, le village après le bois; mais alors des ordres transmis à la hâte nous faisaient faire de courtes haltes. Les zouaves en profitaient pour soulager leurs épaules par cette secousse rapide qui relève le sac, et dont leurs muscles ont l’habitude. Les deux mains sur le canon de leur fusil, ils attendaient, et après quelques minutes ils reprenaient leur marche. Un moment vint cependant où toute la colonne s’arrêta. Je déposai mon sac avec une sorte de volupté; mes reins pliaient sous le poids.

Les officiers passèrent sur le front des compagnies, et firent former les faisceaux en assignant leur lieu de campement à chacune d’elles. — Inutile de dresser les tentes, et surtout pas de feu, nous dit-on. — L’action devait donc s’engager de bonne heure? l’ennemi était donc bien près? Des chuchotemens légers coururent dans les rangs, puis chacun commence ses préparatifs. Savait-on combien de nuits on avait encore à dormir? Le froid piquait ferme, je pris ma couverture et mon capuchon avec lesquels je m’enveloppai, et bien serrés l’un contre l’autre pour nous tenir chauds, mon sergent-major et moi, nous nous étendîmes sur l’herbe trempée de rosée. Presque aussitôt nous dormions.

Ce sentiment de froid qui précède le matin nous réveilla. Le régiment fut sur pied en quelques minutes. A genoux dans la rosée, chacun roula sa couverture encore humide et la boucla sur le sac. Il faisait presque nuit; nos regards interrogeaient l’horizon. Les compagnies se rangeaient dans l’ombre, on en voyait confusé-